Le psychanalyste chez Lacan

ELS

SEMINAIRE 2007-2008

8è séance du 4 juin 2008.

LE PSYCHANALYSTE 2, SELON LACAN.

Lorsque Lacan commence son enseignement public, son « Séminaire », en 1953-1954, il l’intitule « Les écrits techniques de Freud ».

Les « écrits techniques »,..ce n’est pas pour rien que tout cela commence par la technique, car c’est avant tout elle qui pose problème au sortir de la Guerre, en 1945.

 

La psychanalyse est une méthode originale, inventée par Freud pour rendre plus aisée la mise en mots de ce qui est, pour le sujet, inaccessible parce que refoulé.

 

Freud décrit les moyens à mettre en œuvre pour conduire une cure. Nullement une codification à priori de procédés qui dérivent vers une ritualisation. Il s’agit d’inventer librement, pas de s’aliéner dans un rituel fût-il codifié.

Qu’est-ce que la découverte freudienne ? C’est celle de l’existence d’un psychisme inconscient, lequel nous détermine à notre insu. Un inconscient qui n’est pas absence de conscience mais effet structurel du phénomène de refoulement.

La psychanalyse pose ce principe : nombre de difficultés propres au sujet, comme nombre de symptômes ne disparaissent que si ce refoulement est, au moins partiellement, levé, rendant accès au sujet à ce qui lui est ordinairement inaccessible.

 

Comment prendre conscience de l’inconscient ? Par la libre association (côté patient) et l’attention flottante (côté analyste), répondra Freud en un premier temps de sa technique.

C’est d’abord l’utilisation de l’hypnose, comme avec Bertha Pappenheim (Anna O.) par Joseph Breuer, mais dans le même temps, la talking cure comme elle l’appelle elle-même ou encore le très équivoque et métaphorique chimney sweeping, le ramonage de cheminée, ou encore la méthode cathartique, comme la nomme savamment Breuer. Et là, on n’est déjà dans le privilège accordé à la verbalisation.

 

C’est à Emmy von N…, des Etudes sur l’hystérie (1895) que Freud doit de faire confiance aux lois qui régissent la parole. Et avec Elisabeth von R… qu’a lieu la première analyse qui ne dit pas encore son nom (1896).

La libre association « dites tout ce qui vous passe « tombe » (Einfall) par la tête », en s’abstenant de toute critique, de tout choix, c’est la règle fondamentale de l’analyse. En contrepartie de quoi, l’analyste, lui, fait preuve d’un grande réceptivité à ce qui se dit, sans priviliégier aucun dire, à priori, – c’est « l’attention flottante » -, une grande ouverture à tous les dires du sujet parlant, une grande disponibilité à l’Autre.

 

C’est cela la méthode psychanalytique freudienne. Nous noterons que cette méthode fait du psychanalyste quelqu’un qui a une démarche de pensée qui s’apparente directement à celle du patient. Pourquoi ? Parce qu’elle vise à favoriser aussi les processus inconscients, aussi bien côté analyste que côté patient, bien qu’également la réflexion consciente. Par exemple, l’analyste ne prend pas de notes, sauf quelques fois après la séance, il se fie plutôt à sa « mémoire inconsciente ». Freud est radical là-dessus : il dit (Conseils aux médecins sur le traitement analytique [1912] in La Technique psychanalytique, (PUF,1953)) que toutes les règles, au fond, doivent pouvoir se ramener à la règle fondamentale, que c’est là l’essentiel.

 

Mais le grand heurt, le grand problème va bien vite tourner, après la mort de Freud, en 1939 à Londres, et surtout après la Guerre, autour de la question de la résistance, des résistances, et de l’analyse des dites résistances.

 

Freud avait déjà remarqué, dès ses débuts, que le refoulement a des effets dans la cure elle-même et lorque l’analyse se rapproche de plus en plus près du « noyau pathogène » du conflit inconscient fondamental entre le Moi et le Ça, le discours du patient devient plus problématique, voire s’interrompt. Et généralement, le transfert aidant, ne pouvant plus affronter sa propre vérité il retourne ses difficultés en direction de l’analyste, cherchant plus à répéter dans la séance ce qu’il ne peut verbaliser, passer en acte ce qui ne peut passer dans les mots.

Pour Freud, c’est à peu près clair, l’origine des résistances se situe bien au niveau des difficultés pour le sujet à se colleter avec le réel de ses conflits inconscients.

Pour les analystes qui le suivirent, ce n’est pas tout à fait la même chose : ceux-ci insistèrent sur ce qui se manifeste au niveau du transfert qu’ils concevèrent comme une difficulté dans la relation de personne à personne, de Moi à Moi. Ainsi ils se mirent à codifier une technique qui visait à analyser cette relation, le contenu des conflits constitutifs de la problématique subjective du patient pouvant, selon eux, attendre.

C’est le cas de Wilhem Reich qui dirigea le séminaire de Technique à Vienne durant plusieurs années. Il exigeait que le psychanalyste analyse d’abord les résistances, voire plus, les briser, les vaincre avant d’analyser le contenu du conflit. Erreur complète de méthode, justement. Il s’agissait, selon lui, de vaincre l’agressivité du patient (et en rendant l’agressivité latente manifeste) dirigée contre l’analyste, jugé responsable de vouloir lui faire reconnaître ses pulsions refoulées, etc…

 

Jacques Lacan est ce psychanalyste qui devait radicalement s’opposer à cette technique qui s’était complètement généralisée après la Seconde Guerre Mondiale.

Quelle et la démonstration de Lacan ?

Lacan montre que toute analyse des résistances telle qu’on l’enseigne, telle qu’elle se pratique est une analyse qui se situe au niveau de la relation imaginaire avec l’analyste. Ainsi, il s’ensuit que toute interprétation qui situe les problèmes du sujet au niveau de l’ego, du moi, ne peut qu’accroître les difficultés. Pourquoi ? Parcequ’alors on renforce toujours les réactions de prestance, de jalousie, d’amour ou de haine, lorsqu’on les analyse uniquement, ou exclusivement sur ce plan de l’imaginaire.

Lacan montre, dans son œuvre, dès ses débuts, que l’analyse n’est aucunement une relation de moi à moi, car elle suppose toujours un tiers, ce tiers c’est le langage, le signifiant, le grand Autre ou encore le discours.

 

Cette prise de position va s’avérer avoir des effets immédiats et constants dans la pratique analytique. Deux exemples parlants : – l’interprétation et ce que Lacan a appelé la scansion.

 

L’interprétation : interpréter ne consiste plus à proposer un sens au sujet qui aille à l’encontre de ce qu’il croit plus ou moins comprendre, ou encore plus, ne consiste surtout pas, ce sens, à l’imposer à son acceptation consciente, à son moi officiel, comme on dit, mais plutôt cela va consister à faire jouer l’énigme que comporte l’énonciation elle-même du sujet parlant analysant.

 

La scansion : Il en est de même ici ; le sujet parlant n’est plus arrêté dans sa séance en fonction du réveil, de l’horloge qui sonne, toutes les 45 ou 55 minutes réglementaires. Le sujet ne sait plus quand l’analyste va l’arrêter et lever la séance, il ne peut pas anticiper, il se doit d’être surpris. Pourquoi ? Notons d’abord que cette pratique de la scansion permet de faire ressortir dans le discours quelque terme fondamental inouï par l’analysant, mais là n’est pas encore l’essentiel. Cette pratique de la scansion empêche littéralement le sujet qui vient d’être dérouté par ce qu’il vient de dire, de se rassurer de sa supposée complétude imaginaire. Il s’agit, par cette technique lacanienne, de déjouer la résistance plutôt que de la combattre ou même de l’analyser, ce qui aurait encore par trop de portée imaginaire engluant le sujet, là où il faut l’en sortir. De la glu.

Lacan critique le manque d’invention des freudiens orthodoxes – pas de Freud, lui-même ! – . Il ne les voit considérer les règles techniques de Freud, ou issues de Freud, que comme des prescriptions déduites une fois pour toutes, scellées dans le marbre de la théorie de la pratique, comme si la psychanalyse était devenue une science achevée. Alors que Freud, je le rappelle ici, répétait tout le temps que sa technique n’était seulement qu’un instrument qui lui convenait à lui, mais que d’autres pouvaient inventer d’autres instruments susceptibles de mieux leur convenir pour cette pratique de la psychanalyse avec leurs patients, car tout analyste doit assumer, selon son style, à sa façon, la responsabilité de son acte.

 

Alors Lacan, lui, invente :

 

L’Imaginaire, le Symbolique, le Réel (son ternaire R.S.I.). Ne retenir que cela, c’est déjà retenir l’essentiel, car c’est, après Freud, l’invention d’un nouveau paradigme pour la psychanalyse.

- L’imaginaire, le stade du miroir.

- Le symbolique, le grand Autre.

- L’inconscient est structuré comme un langage.

- Le réel.

- Le Noms du Père.

- Le désir, le sujet, l’Autre barré, etc.

 

Les inventions reconnues comme telles par lacan :

-      L’objet petit a.

-      Le réel, les réels. (« le réel, c’est mon symptôme »)

-     

Le transfert :

Un nouvelle théorie du transfert qui va plus loin que celle de Freud, laquelle restait engluée dans l’imaginaire (les imagos), sans distinction d’avec le symbolique (le grand Autre, avancée de Lacan).

Donc, en conséquence,  une nouvelle théorie du sujet qui indexe, ledit sujet, au signifiant, puis au réel.

 

Ce qui l’amène, Lacan, à formuler une autre théorie de la fin de l’analyse, une analyse qui se boucle, ce qui n’était pas le cas chez Freud où elle butait sur la castration, côté homme, le pénisneid, côté femme. Elle était dès lors infinie, bien que terminable.

 

Et le psychanalyste dans tout ce chambardement ?

 

Eh bien,…le psychanalyste, c’est celui qui ne suit pas les règles institutionnelles à l’aveuglette, c’est celui, celle, qui a rencontré, dans son analyse, et avec le saut qu’il fait du divan en allant dans le fauteuil, ce passage – cette passe -. Celui, dès lors, qui ne peut répondre qu’à cette phrase de Lacan, au moment de la fondation de l’Ecole Freudienne de Paris (21 juin 1964), moment où Lacan est devenu vraiment lacanien : « L’analyste ne s’autorise que de lui-même ». Il ne s’autorise plus comme les freudiens orthodoxes, de son analyste ou de l’IPA, de l’institution, mais QUE de LUI-MÊME. De nulle part ailleurs que du lieu de son inconscient, de son désir…X. Car il a rencontré qu’il n’y a pas de grand Autre. Le grand Autre est barré, une faille, un manque le traverse.

 

Ce désir X qui caractérise l’analyste est-il un désir à part, autre, ou une forme particulière du désir sexuel ? Ainsi qu’est-ce qui pousse quelqu’un à passer au fauteuil et devenir analyste ? C’est ce que Lacan a voulu éclairer en inventant la passe, interroger ce quelqu’un qui vient de passer du divan, en fin d’analyse, au fauteuil de l’analyste ; continuant ainsi la perpétuation de la transmission du mouvement analytique. Quel est ce puissant désir, X, désir énigmatique. Un désir pur… ?

 

Le dispositif de la passe, c’est un dispositif construit sur le modèle du « Mot d’esprit », c’est-à-dire non pas binaire, mais ternaire : quelqu’un dit à quelqu’un qui dit à quelqu’un. C’est un candidat, le passant, qui parle, séparément à deux passeurs, qui sont en fin d’analyse comme lui, qui sont en fait dans ce moment de passe. Lacan dit: « ils sont la passe ». Puis ces deux-là témoignent devant un jury de passe d’une école constitué de 4 ou 5 analystes chevronnés et un « non-analyste », ce qui ne veut pas dire non-analysé. Si ce qui est dit, transmis, témoigné, bouscule le jury, comme quelque chose d’inouï, le passant sera nommé AE., analyste de cette école, c’est-à-dire reconnu comme de ceux qui peuvent faire avancer la théorie analytique.

 

Lacan parlera du psychanalyste comme celui qui vise à ce qu’il y ait de l’analyse, ou encore qui a pour unique but de réaliser la différence (sexuelle) absolue.

 

Il en parlera, enfin, en ces termes, à propos d’une question de Jacques-Alain Miller, dans Télévision, en 1972 :

 

D’abord, une première question : – Les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale  – c’est à la base, et à la dure, qu’ils se coltinent toute la misère du monde. Et l’analyste, pendant ce temps ?

Réponse de Lacan (extraits) :

 

- Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester.

Rien que dire ceci, me donne position  – que certains situeront de réprouver la politique. Ce que, quant à moi, je tiens pour quiconque exclu.

Au reste les psycho  – quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font. […]

 

Puis une seconde : sur le psychanalyste, précisément. Lacan va ainsi y répondre :

 

Venons-en donc au psychanalyste et n’y allons pas par quatre chemins. Ils nous mèneraient tous aussi bien là où je vais dire.

C’est qu’on ne saurait mieux le situer objectivement que de ce qui dans le passé s’est appelé : être un saint.

Un saint durant sa vie n’impose pas le respect que lui vaut parfois une auréole. […]

Un saint, pour me faire comprendre, ne fait pas la charité. Plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite. Ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir.

C’est de l’abjection de cette cause en effet que le sujet en question a chance de se repérer au moins dans la structure. Pour le saint ça n’est pas drôle, mais j’imagine que, pour quelques oreilles à cette télé, ça recoupe bien des étrangetés des faits de saint.

Que ça ait effet de jouissance, qui n’en a le sens avec le joui ? Il n’y a que le saint qui reste sec, macache pour lui. C’est même ce qui épate le plus dans l’affaire. Epate ceux qui s’en approchent et ne s’y trompent pas : le saint est le rebut de la jouissance.

Parfois pourtant a-t-il un relais, dont il ne se contente pas plus que tout le monde. Il jouit. Il n’opère plus pendant ce temps-là. Ce n’est pas que les petits malins ne le guettent alors pour tirer des conséquences à se regonfler eux-mêmes. Mais le saint s’en fout, autant que de ceux qui voient là sa récompense. Ce qui est à se tordre.

Puisque se foutre aussi de la justice distributive, c’est de là que souvent il est parti.

A la vérité le saint ne se croit pas de mérites, ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas de morale. Le seul ennui pour les autres, c’est qu’on ne voit pas où ça le conduit.

Moi, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça. C’est sans doute de ne pas moi-même y atteindre.

Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe, voire la sortie du discours capitaliste, – ce qui ne constituera pas un progrès, si c’est seulement pour certains.[1]

***


[1] J. LACAN, Télévision, Seuil, 1974, p.26 à 29.

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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