Du psychanalyste, selon Freud, avec Lacan et aujourd’hui

Jean-Michel LOUKA

DU PSYCHANALYSTE

 

TROIS CONFERENCES DU PRINTEMPS 2013

 

PREMIERE CONFERENCE DU 11 AVRIL 2013

DER PSYCHOANALYTIKER,

LE PSYCHANALYSTE CHEZ FREUD

Il y a « La psychanalyse », certes, mais pas de psychanalyse sans qu’il y ait « du psychanalyste » pour la pratiquer, sinon on a une psychanalyse réduite à une discipline pure théorie, alors enseignable à l’université : doctorat de psychanalyse !

 

Il s’agit de revisiter comment Freud envisageait cette question, comment il voyait et considérait le psychanalyste, sa formation, sa pratique, son rapport à la théorie, ses relations avec la psychologie et la psychiatrie et la médecine, son insertion professionnelle dans le social, etc.

 

Puis de reprendre comment Lacan, lui, en parla, comment lui, était arrivé à envisager sa pratique, son absence d’ »être », sa position, sa présence au monde, son rapport à la médecine, à la psychiatrie, aux psychothérapies, à l’état, etc.

Une appréhension peut-être bien différente et pourtant freudienne de ce praticien, le psychanalyste, un peu hors du commun, ce praticien nouveau, comme il dit, qui a surgi dans l’Histoire…

 

*

 

De la psychanalyse, ça oui, plein les livres et les dictionnaires…!

Du psychanalyste, cherchez bien, rien ou peu de choses qui mélangent toujours psychanalyste et psychanalyse. Pas l’un sans l’autre, ce qui, nous l’avons dit, est une vérité première… Alors, peut-on parler du psychanalyste sans mobiliser immédiatement de nombreux concepts ou catégories psychanalytiques…?

On peut s’y essayer, car le psychanalyste devient, au fil du temps, une question en soi, et, peut-être même, aujourd’hui, la question de la psychanalyse ! Le but de ces deux ou trois conférences de printemps sera de vous y rendre sensibles.

 

*

 

Sigmund Freud invente la psychanalyse. Le nom est écrit en 1896. Mais Freud invente-t-il le psychanalyste…?

C’est une question.  Question à laquelle on serait tenté de répondre… non !

En 1893, dans le cas d’Elisabeth von R., à la fin du cas, considéré rétrospectivement comme la première cure psychanalytique, dans l’ « analyse critique » du cas, c’est la première fois que le neurologue chercheur Freud,… se nomme. Et il se nomme comme quoi ? Der psychoanalytiker ? Que nenni ! Ce terme n’apparaîtra que plus tard, après qu’il ait nommé le traitement qu’il invente « psychanalyse ». Il se nomme Psychotherapeut.

Néanmoins, plus tard, à partir des années 1910, dans ses écrits techniques, il désigne le plus souvent le psychanalyste par le terme médecin (der Arzt), lui qui dans les années 1920 et 1930 défendra la position de la Laienanalyse, la pratique de l’analyse par les non-médecins… :

 

« Je n’ai pas toujours été psychothérapeute (Psychotherapeut), mais j’ai été formé aux diagnostics locaux et à l’electrodiagnostic comme les autres neuropathologistes et je suis encore moi-même singulièrement étonné de ce que les histoires de malades (Krankengeschichten) que j’écris se lisent comme des romans (Novellen) et qu’elles soient dépourvues pour ainsi dire du caractère sérieux de la scientificité (Wissenschaftlichkeit). Je dois me consoler du fait que la nature de l’objet est manifestement responsable de ce résultat et non mon choix personnel : le diagnostic local et les réactions électriques n’ont aucune valeur pour l’étude de l’hystérie, tandis qu’une présentation (Darstellung) approfondie des processus psychiques (seelischen Vorgänge), à la façon dont elle nous est donnée par les poètes (Dichter), me permet, par l’emploi de quelques rares formules psychologiques, d’obtenir une certaine intelligence du déroulement d’une hystérie. De telles histoires de malades (Krankengeschichten) doivent être considérées comme psychiatriques, mais elles ont sur celles-ci un avantage, précisément la relation étroite entre l’histoire de la souffrance (Leidengeschichte) et les symptômes de la maladie (Krankheitssymptomen), relation que nous cherchons en vain dans les biographies d’autres psychoses. »[1]

 

Ce psychothérapeute, déjà en place de psychanalyste sans être nommé comme tel, se définit ainsi, et pour la première fois, par sa tâche nouvelle. Tâche nouvelle pour science et discipline nouvelles.

Finie l’hypnose, finie la catharsis, finie la conception neurophysiologique de l’hystérie. Freud va s’intéresser à l’histoire singulière du patient, voilà, in statu nascendi, le psychanalyste en herbe. Freud, le neurologue, reste un chercheur et, même très peu médecin, c’est quand même sa place de médecin, de maître sachant qui va tomber. S’intéresser à l’histoire singulière du malade,… connaissez-vous beaucoup de médecins qui s’y intéressent, aujourd’hui les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur ou sur les résultats biologiques chiffrés, ou sur toutes les formes de l’imagerie médicale actuelle…?

 

Pour aborder le psychanalyste, la logique veut qu’on l’aborde méthodologiquement doublement par les deux versants de son existence, versants qui poseront ultérieurement et à répétition toujours deux problèmes : 1. La fonction du psychanalyste, sa fonction dans la cure, étrange praticien de cette science nouvelle qu’est la psychanalyse voulue par Freud ; 2. Dont il va découler sa formation et donc son statut par rapport à tous les autres champs du savoir, mais aussi des professions et, par rapport, avant toute chose, à la profession quasi-sacrée de la médecine.

 

Au début, Freud croit et pense que le psychanalyste est un simple acteur accompagnateur de la situation. Qu’il lui suffit d’avoir accepté les éléments fondamentaux de la psychanalyse. C’est le cas, exemple limite, bien que critiqué autour de lui, d’un Georg Groddeck, qu’il ne cessera jamais, cependant, de reconnaître parmi les siens, les psychanalystes.

 

« Quiconque a reconnu que le transfert et la résistance constituent le pivot du traitement appartient sans retour à notre horde sauvage », lui écrit-il le 5 juin 1917 ; et il complètera en 1923 ainsi :

 

« L’acceptation de processus psychiques inconscients, la reconnaissance de la doctrine de la résistance et du refoulement, la prise en considération de la sexualité et du complexe d’Œdipe sont les contenus principaux de la psychanalyse et les fondements de sa théorie, et qui n’est pas en mesure de souscrire à tous ne devrait pas se compter parmi les psychanalystes. »[2]

 

Il suffit de souscrire… Cela ne dit rien de ce qu’il faut « être », et là va résider tout le problème qui va progressivement envahir toute la question du psychanalyste.

 

Simple au début, tant qu’il n’a pas reconnu l’épine du transfert plantée au cœur du dispositif analytique et dans lequel le psychanalyste est lui-même pris, Freud va déchanter, peiner à approcher la question du psychanalyste, bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginée. Comment l ‘avait-il imaginée ? Comme la position d’un médecin défroqué, si l’on ose dire, lui-même, rappelons-le, se ressentant comme très peu médecin, un médecin de circonstance et de nécessité, puisqu’il n’avait pas pu poursuivre sa véritable carrière de chercheur – là était son désir -, n’étant pas assez fortuné pour cela.

Mais le psychanalyste devait s’avérer être bien autre chose qu’un médecin défroqué…

 

La conception de la cure s’est, au fil du temps, considérablement modifiée. Le cadre, c’est-à-dire en somme les repères fixes à définir pour l’analyste ET l’analysant et, plus précisément encore le couple, analyste-analysant. Tous ces repères qui vont conditionner la dynamique de la cure, un certain processus établi « pour que ça marche », pour qu’il y ait un progrès, et, in fine, une chance qu’il y ait eu, après-coup (nachträglich) « de » l’analyse. Tous ces repères et leurs évolutions seront, bien entendu, corrélés à l’évolution de la métapsychologie comme des découvertes cliniques. Des échecs aussi et surtout des cures de Freud, entre autres. Réfléchissez bien, à peu près tous les grands cas de Freud,… sont des cas ratés. C’est même pour cela qu’il sont très enseignants et qu’on les étudie avec profit encore aujourd’hui. C’est l’exemple flagrant de l’interprétation qui est une tâche, sinon « la » tâche de l’analyste, autant que la perlaboration (Durcharbeiten) est, elle, la tâche de l’analysant. Au début, Freud et ses disciples parlent tout le temps, ils « interprètent » plus qu’il n’a été dit ou écrit. Voyez l’analyse de Kardiner avec Freud (qui vient d’être publiée en français)[3]. Freud est loin d’être silencieux…!

 

 

Tâches et fonctions de l’analyste

A partir de 1910, Freud se met à rédiger ce que l’on appelle ses « écrits techniques » – qui sera le titre du premier séminaire public de Jacques Lacan en 1953-1954.[4] Ces écrits techniques sont destinés à l’usage des « médecins », Freud veut dire des médecins pratiquant l’analyse. 1910, c’est aussi la création de l’IPA, l’International Psychoanalytical Association.

Que dit Freud ? Qu’il y a la règle fondamentale qui concerne le patient (on dirait aujourd’hui l’analysant) : dire, rapporter tout ce qu’il lui passe par la tête, sans critique et sans choix, tout ce qui lui tombe pêle-mêle dans la tête, Freud dit Einfall. On a parlé, plus tard, de « libre association », expression bien galvaudée mais qui à l’avantage d’impliquer, de faire sentir une position plus active à laquelle est convié le patient, moins passive que celle de simplement rapporter les pensées et les représentations qui surgissent à son esprit. C’est pour cette raison que Lacan introduira le terme actif et actant d’ « analysant ».

Que doit faire l’analyste en regard des associations du patient ? Il doit, « comme pendant (Gegenstück) de la règle psychanalytique fondamentale », dit Freud en 1912 faire ceci : « La juste conduite que l’analyste soutiendra, c’est de s’élancer d’une position psychique (psychische Einstellung) à une autre, suivant les besoins, de ne pas spéculer ou ruminer, tant qu’il analyse et de ne pas soumettre le matériel acquis à un travail intellectuel de synthèse avant que l’analyse n’ait été terminée. »

 

On est maintenant en 1912, et l’on voit Freud proposer au psychanalyste quoi…? De suspendre et de sortir même de l’intellectualité au profit de l’activité purement psychique. Se rapprocher au maximum du patient, de l’activité du patient, de l’analysant dirions-nous en termes modernes post-lacaniens. Il est, à ce moment-là dans une visée idéale de communication qu’il qualifiera lui-même, en 1915, dans son texte « L’inconscient »[5], de communication « d’inconscient à inconscient ».

Ainsi, l’interprétation, la fonction d’interprétation spécialement dévolue à l’analyste au départ, va évoluer et passer progressivement du côté de l’analysant. En 1938, un an avant sa mort, seule subsistera les « Konstruktionnen », les constructions, en tant qu’hypothèses intellectuelles que produit l’analyste et qu’il soumet à son analysant, faute de remémorations complètes de l’histoire de celui-ci.

 

Revenons aux années 1910. L’année suivante, en 1913, dans son texte « Sur l’engagement du traitement » [6]:

« Dans les tout premiers temps de la technique analytique, nous avons, il est vrai, d’une position de pensée intellectualiste (in intellektualistischer Denkeinstellung), surestimé le savoir sur le malade et ce qu’il avait oublié et pour cela nous ne différencions plus notre savoir et le sien. »

 

Freud rencontre là une erreur de technique, voire de méthode. La tâche de l’analyste s’effectue-t-elle vraiment à partir d’une position de savoir ? Oui ? Non ? Ne plus différencier le savoir de l’un du savoir de l’autre n’est-ce pas, d’une certaine manière, se retrouver dans un « inceste psychique », avec un seul appareil psychique pour deux corps, ce qui rappelle la relation mère-enfant ?

Imposer un savoir, introduire un savoir extérieur au patient  – aufgedrängter ausserte Wissen – c’est une position hégémonique !

Et,… le grand mot va être lâché, en disant que cette position est hors transfert, qu’elle ne tient nullement compte du transfert. Elle revient à être analogue à un traumatisme psychique.

 

Tout cela ne va donc pas ou plus, parce que les années 1910, c’est l’arrivée de l’embarrassante question du transfert où tout le monde s’est emmêlé les pieds, Freud le premier, avec Dora, d’abord, en 1901…

Dorénavant, ce qui va primer, au vu de l’échec des cures, c’est, enfin, je dirais, l’aptitude de l’analyste à reconnaître le transfert et se reconnaître dans le transfert. A quelle place est-il situé ?

Le transfert, abordé d’emblée comme phénomène spontané par Freud, il faut le repérer et… vite ! Le plus vite possible : « on doit avant tout commencer par la découverte du transfert », dit-il. En effet, il faut pouvoir se situer aux lieu et temps où le patient revit telle scène ou telle relation afin que le processus analytique puisse opérer. Ce sont alors les qualités psychiques requises de l’analyste qui peuvent seules permettre au transfert de s’élaborer en névrose de transfert  – condition freudienne, comme on le sait, pour traiter et guérir une névrose : l’actualiser !

 

Arrive alors ce texte fondamental de 1914, « Remémoration, répétition, perlaboration »[7]. Un nouvel enjeu pour la cure se dessine à cause d’une nouvelle articulation entre le transfert, la répétition, l’agir et la résistance qui prennent alors un sens nouveau. Et cela va modifier la fonction de l’analyste, pourquoi ?

Parce que le transfert s’y trouve défini, non plus comme une relation d‘objets  (comme le fait encore un Ferenczi en 1912 dans son texte « Transfert et Introjection » (le transfert n’est ici qu’une modalité des introjections du sujet), mais  comme un « fragment de répétition », dit Freud. C’est un déplacement de représentations insistantes et répétitives dont l’analyste est le support ou dont l’espace analytique se trouve être la scène d’actualisation.

Cette nouvelle conception du transfert qui vient d’émerger privilégie la relation analytique elle-même sur les deux autres pôles que sont l’analyste et l’analysant.

L’essence du transfert s’en trouve donc modifiée : elle est plus temporelle qu’affective. Il s’agit du déplacement temporel d’une scène du passé, oubliée comme passé. Son insistance à resurgir n’est qu’une forme de la compulsion de répétition (on notera que (1914) c’est la première occurrence de ce terme si l’on se réfère à la Standard Edition XII).

Côté analysant, la compulsion de répétition dans la cure apparaît comme une tentative d’abolir ce double savoir (passé, présent), marque aussi de la séparation de deux psychés (patient, analyste), pour faire coïncider, pour le patient, seul, le passé et le présent dans l’espace de la cure.

Côté analyste, sa tâche, d’un mouvement contraire, consiste alors à la reconduction remémorée du passé au passé (Zurückführung auf die Vergangenheit) de ce que le sujet ressent, lui, comme quelque chose de réel et d’actuel. C’est précisément ce que Freud appelle l’analyse des résistances : car le patient résiste à se remémorer son passé et de ne plus vouloir l’introduire sur la scène du présent. Freud dit : « Plus la résistance est grande, et plus la remémoration est remplacée par l’agir (la répétition). »

 

Mais dès le départ, souvenons-nous que la maladie psychanalytique a été définie par Freud lui-même comme la souffrance de souvenirs qui n’arrivent pas à se constituer comme passé et qui continuent à parasiter le présent.

La perlaboration (Durcharbeiten) est cette activité intrapsychique de l’analysant qui peut mener jusqu’à leur terme les répétitions maintenues dans le domaine psychique.

L’analyste est le gardien du cadre analytique et de l’arène du transfert où les répétitions ne peuvent agir que sous forme de souvenirs.

 

C’est là que le transfert prend un sens nouveau, par cette expression freudienne de « névrose de transfert », mais aussi celle de « royaume intermédiaire » entre la maladie et la vie réelle. Ce qui va permettre, s’il est perlaboré, de disjoindre les deux, le passé et le présent.

Ces années-là, la finalité de la cure se précise : ce qu’elle vise à obtenir n’est pas séparable du moyen pour parvenir à ce terme : guérir du passé par un travail intrapsychique.

 

Plus tard, dans l’un de ses derniers textes métapsychologiques, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »[8], Freud définit, en 1937, la fin de l’analyse ainsi : « substituer, grâce au renforcement du Moi, une résolution correcte à la décision inadéquate remontant à l’âge précoce. »

 

Bien sûr, pour nous, après Lacan, cela nous étonne. Ici cette formulation renvoie au Moi comme totalité psychique, mais aussi corporelle  – « le Moi, c’est le corps », dit Freud. Mais surtout comme instance du présent, de l’actuel, de la possibilité d’être présent au présent par opposition à l’insistance répétitive du passé dans la névrose.

 

Nous sommes ici dans une conception de la fin d’analyse qui reste purement intrapsychique. Que faire de la réalité extra-psychique du corps ?  Freud ne disait-il pas « l’anatomie c’est le destin », reprenant et transformant l’adage de Napoléon « la géographie c’est le destin » ?

Que faire aussi, et peut-être surtout de la différence des sexes ?

« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » relance cette double question, quel est le terme, quelle est la fin d’une analyse ? Jusqu’où peut-on analyser ? Freud rencontre une limite : le désir de pénis chez la femme et la protestation virile chez l’homme, c’est-à-dire le refus de la féminité et de la bisexualité psychique tant chez l’homme que chez la femme. C’est, pense Freud, là qu’il lui semble atteindre le roc d’origine de l’inanalysable, ce qui ne peut être analysé et devant quoi on ne peut que, selon son expression, « modifier sa position à l’égard de ce facteur », le facteur biologique. Ainsi, le complexe de castration ne serait pas analysable parce qu’il renvoie au roc biologique de la différence des sexes : ce qui échappe à la représentation, échappe du même mouvement à une inscription psychique. Et cela relève d’une réalité externe au sujet, inanalysable comme telle. L’homme recule devant la féminisation qu’il ressent dans la castration, la femme ne se résout aucunement au manque de pénis sur son corps, le penisneid reste indépassable. Roc de la castration pour les deux sexes.

 

Il existe alors une difficulté d’exercice de la pratique de la psychanalyse pour le psychanalyste lui-même. Celle-ci est si singulière et spécifique qu’elle permet à Freud de constater que cette pratique, dit-il, « ébranle toutes les structures artificielles de l’analyste, et annule éventuellement chez l’analyste même la sublimation »[9], tout son « faux self » (Donald Winnicott), cette sorte de protection du sujet au moyen d’une carapace théorique.

 

Ce risque, inhérent à la pratique est à l’origine des principales scissions dans le mouvement psychanalytique, des réflexions et des prises de position circonstantielles de Freud à propos de la psychanalyse mais aussi sur le psychanalyste.

Pour Freud, les psychanalystes doivent pouvoir se reconnaître, non pas à partir de la théorie et comme si cette théorie était un corps de doctrines qui se devrait intellectuellement d’être accepté comme une condition sine qua non, des articles de ladite théorie intégrés comme appris sur un mode universitaire, mais à partir des mécanismes psychiques reconnus et éprouvés d’abord sur eux-mêmes comme : les mécanismes qui régissent le rêve, le caractère dynamique de l’inconscient, le complexe d’Œdipe, comme enjeux identificatoires, ou encore l’étiologie sexuelle des névroses, et qui font alors… Shibboleth entre eux, communauté de mots !

C’est le cas, par exemple, de la règle de conduite de l’analyste face à l’état amoureux qui peut surgir dans la cure. Cette règle d’abstinence doit être prise non en considération des « décrets de la morale », comme s’exprime Freud, mais « par les égards dus à la technique psychanalytique », dit-il. Freud veut ainsi signifier que l’éthique et la morale existent sous formes séparées, extérieures au processus psychanalytique et que, surtout, elles ne coïncident pas avec celui-ci. Si elles coïncidaient, elles réintroduiraient, réintègreraient subrepticement une vision du monde, une Weltanschauung dans le champ de la cure psychanalytique.

 

Freud psychanalyste n’est nullement sociologue ou philosophe. Même dans ses textes dits « sociologiques », tel que Malaise dans la civilisation[10], par exemple au chapitre 7, où il se garde bien de constituer une sociogenèse du sentiment de culpabilité qui l’obligerait à prendre parti pour ou contre telle formation culturelle ou religieuse. Il analyse la façon dont se constitue subjectivement le sentiment de la faute et de la dette chez son sujet. Il s’agit donc d’une psychogenèse.

 

La psychanalyse est pour Freud la théorisation d’une pratique d’interlocution qui rend possible, pour un sujet, de retrouver comment s’est constituée sa subjectivité à travers son histoire. Elle n’est donc nullement pour lui de l’ordre d’un nouveau discours savant, ou un discours qui se placerait en surplomb des autres discours de la science.

 

C’est ainsi que Freud introduit le terme de Laie, ce qui veut dire profane. Mais attention, il a bien été fait remarquer que ce n’est pas le psychanalyste que Freud désigne ainsi par Laien, c’est la psychanalyse. Car Laie dans l’acceptation freudienne s’oppose bien sûr à médical, mais aussi, tout autant, à religieux, à savant ou à scientifique. La psychanalyse est laïque,… parce qu’elle n’est pas docte. Ce n’est pas un nouveau discours savant voulant coiffer les autres discours savants.

 

Déjà en 1914, dans son « Le Moïse de Michel-Ange »[11] il dit : « Je ne suis pas un spécialiste de l’art, mais un amateur (sonder Laie). »

 

Plus tard, en 1926, on connaît l’histoire : c’est à la faveur d’un procès pour exercice illégal de la médecine contre Theodor Reik à Vienne, qu’il va préciser sa pensée[12]. Il définit l’analyse comme profane face à la médecine, il l’expose dès le début : « Je vais donc expliquer : profane=non médecin, et la question est de savoir si l’on doit permettre aux non-médecins eux aussi de pratiquer l’analyse. » Mais s’il oppose profane à médecin en ce qui concerne l’exercice professionnel, dans la suite du texte il prend soin d’opposer profane à psychologie et à religion comme champs du savoir.

 

C’est la conception de Freud, l’analyse est profane, i.e. non-docte. Découlent pour lui et la définition du psychanalyste et sa formation en conséquence. En revanche, sa définition professionnelle, ce qui a été longtemps peu remarqué, dépend des circonstances de temps et de pays, car c’est bien la psychanalyse qui, comme méthode, est profane et non l’analyste pour la profession. Donc, c’est en fonction des lois de chaque pays que le problème se pose, à un moment ou à un autre de l’Histoire. Mais l’important, n’est pas là. Bien sûr que la psychanalyse peut et doit être pratiquée par les non-médecins, parce que sa méthode est profane et que la méthode est autre que celle, scientifique, sur laquelle, la médecine prétend reposer.

Donc la psychanalyse peut, retournons l’affaire, être pratiquée aussi par les médecins,… sauf qu’ils doivent savoir qu’il ne s’agit pas, en ce champ de la psychanalyse, de médecine et que d’être médecins ne leur donne aucune prérogative. Tout au contraire. Freud ira même jusqu’à dire que le véritable charlatan, c’est le médecin qui n’a pas, en ce domaine, suffisamment été formé à la psychanalyse, qui n’a pas été, en somme, suffisamment analysé…

 

Que l’analyste doive entreprendre une analyse pour devenir analyste n’était pas une nécessité au départ pour Freud, qui déambulait avec ses premiers élèves dans le Prater, le grand parc de la ville de Vienne, ce qui leur servait de viatique à leur homologation comme psychanalystes aux yeux de Freud. La nécessité de l’analyse s’est instaurée progressivement et, vers la fin de sa vie, il a même suggéré que l’analyste refasse un brin d’analyse, une tranche, tous les cinq ans. On remarquera ainsi, que pour lui, la conception d’une analyse didactique ou dite de « formation » lui est complètement étrangère. Car toute analyse n’a un effet thérapeutique que dans la mesure où elle est une investigation psychique personnelle. Donc, il n’y a qu’une seule forme d’analyse. Ce n’est pas, malheureusement ce que va penser l’IPA, ni les instituts de formation de Berlin, surtout, ou de Vienne ou de Budapest, pour ne citer que les principaux au départ en Europe.

 

La position de Freud est claire quant à la formation, il déclare avec fermeté : « qu’il ne s’agit pas de savoir si l’analyste possède un diplôme de médecin, mais s’il a acquis la formation particulière dont il a besoin pour la pratique de l’analyse. »

Et les médecins, dans le champ psychanalytique, sont désavantagés : la médecine comme son « mode de pensée » sont « détournés de l’appréhension des phénomènes psychiques. »

Quelle serait alors, selon Freud la « formation la plus appropriée », comme il s’exprime ?

Il répond que c’est celle qui comprendrait : « l’histoire de la civilisation, mythologie, psychologie des religions et littératures », aussi bien que « sociologie, anatomie, biologie et histoire de l’évolution. » Il en conclut que seuls les « Instituts de psychanalyse » réalisent déjà en partie cet idéal de 1926.

Cette conception, on le perçoit, est vaste et ambitieuse. Mais il faut voir que sa spécificité tient non à l’étendue des connaissances et de la multiplicité des champs du savoir ouverts à l’investigation psychanalytique, mais de la position particulière qu’a, justement, la psychanalyse d’interroger l’effet voire l’effraction de la culture sur un sujet singulier.

Le savoir auquel le psychanalyste a à accéder est immense -  il vaut mieux, d’ailleurs, qu’il se soit doté au préalable d’une culture vaste et approfondie dans tous les champs de la connaissance -, mais son activité analytique doit être délimitée, car il y a une limite du fait même que son souci est d’analyser au singulier. Si l’inconscient est collectif chez Jung, il restera exclusivement singulier chez Freud. Et il n’y a de psychanalyse que freudienne.

 

Reste que Freud aura aussi quand même été l’auteur de quelques prescriptions à certains moments du continuum de l’évolution de la théorie et, surtout, de la pratique. Celle-ci, par exemple : « On exigera de l’analyste, comme une part de ce qui atteste sa qualification, un assez haut degré de normalité et de rectitude psychique ; à cela s’ajoute qu’il a, en outre, besoin d’une certaine supériorité pour agir sur le patient comme modèle dans certaines situations psychanalytiques, comme maître dans d’autres. Et enfin, il ne faut pas oublier que la relation analytique est fondée sur l’amour de la vérité, c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité, et qu’elle exclut tout faux-semblant et tout leurre. »[13]

 

Le travail du psychanalyste est assez parallèle à celui de l’analysant. Le psychanalyste s’engage lui aussi dans la relation. Il doit analyser les motifs de cet engagement. Son écoute interprétative implique aussi celle des manifestations de ses propres défenses à lui, l’analyste. Il doit  montrer, selon les freudiens orthodoxes un « attention flottante » appliquée aux processus que ne manquent pas d’éveiller ou de créer tous les mouvements si chargés affectivement qu’implique l’activité psychanalytique.

 

En 1910, est apparue cette notion de « contre-transfert » qui ne va pas arrêter de s’élargir, mais que Lacan fustigera et abandonnera dès la première séance de son Séminaire sur le Transfert (1960-1961). Les orthodoxes, malgré les diverses significations qu’ils lui donnent – la querelle opposera ceux qui veulent être « neutres », pur miroir du patient, jusqu’à l’indifférence et la froideur contre-tranférentielle à ceux, influencés par l’école anglaise qui s’occupe des enfants et l’importance de la relation primaire à la mère, bienveillants, qui sont dans une réceptivité compréhensive, dans la réparation, dans le holding, le handling, le maternel gratifiant, etc., Mais tous, excessivement froids ou outrancièrement maternants croient toujours, jusqu’à aujourd’hui, au contre-transfert,… les lacaniens, eux, ne croient qu’au transfert ! Je suis lacanien.

Les orthodoxes croient encore aussi aujourd’hui à l’attitude de « neutralité » (James Strachey, 1924), et même selon l’expression non- freudienne, comme la précédente, de « neutralité bienveillante » (Edmund Bergler, 1937), véritable oxymore, dont on nous a rebattu les oreilles dans les années 1950… Freud, lui parle seulement d’un climat d’ « abstinence » pour le déroulement de la cure). Il parle, mais rarement, de « neutralité », mais quelquefois de « bienveillance », notamment dans Le moi et le ça (Paris, Payot, 1987, p.109). En 1917, cependant, sa plume avait lâché « sympathie compréhensive ». L’analyste devait être un « miroir », pareil à l’ « opacité d’un miroir ». En tout cas, l’analyste doit témoigner de la disponibilité à toute épreuve qu’est censée lui apporter sa psychanalyse personnelle. Elle sera dite « didactique » ou « de formation » par l’IPA, en parfaite contradiction avec ce que pensait Freud : il n’y a qu’un seule forme de psychanalyse, celle qui réussit au sujet.

 

La section française de l’IPA, la SPP (Société Psychanalytique de Paris) en était arrivée là, en 1949, après la Guerre, au moyen de son « Règlement et doctrine de la Commission de l’enseignement déléguée à la SPP, Paris, France ».

 

Je ne résiste pas à vous donner lecture d’un fragment, on y reconnaît le style de Lacan, et déjà son insistance sur la parole et le langage, qui détaille les critères de sélection des candidats à l’apprentissage de la psychanalyse en France au décours de la Seconde Guerre mondiale. Lacan était chargé de l’Enseignement :

« C’est de l’examen clinique que relèvent les déficiences qui disqualifient le candidat comme appareil de mémoire ou de jugement : affections portant menace d’affaiblissement intellectuel ; psychose larvée ; débilité mentale compensée ; – ou comme agent de direction : troubles psychiques à forme de crises ou d’alternances : épilepsie, voire cyclothymie. Il faut y ranger, en principe, les disgrâces propres à vicier à la base le support imaginaire que la personne de l’analyste donne aux identifications du transfert par l’homéomorphisme générique de l’image du corps : difformités choquantes, mutilations visibles ou dysfonctions manifestes (…).

En second lieu, l’examinateur doit noter la formation culturelle du candidat, telle qu’elle s’exprime dans cette ouverture de l’intelligence qui va aux significations et qui anime l’usage de la parole. Faute de pouvoir faire mieux que d’en présumer, on se souviendra que le langage est le matériel opératoire de l’analyste et que le candidat doit être maître du système particulier de la langue dans laquelle s’engagera pour lui ce qui mérite d’être appelé le dialogue psychanalytique, si loin qu’il se mène à une seule voix. »[14]

 

Pauvre Freud, qui est largué ici jusqu’à la caricature dans ce morceau de bravoure des post-freudiens de l’après-guerre, même rédigé par un Lacan qui ne manquera pas de rompre quatre ans plus tard avec la SPP dominée par Sacha Nacht qui ne voulait accepter, comme candidats, que les titulaires du diplôme national de docteur en médecine. Freud, dans sa simplicité et sa précision concernant la catalogue des contre-indications, ne mettait, lui, l’accent que sur la qualité de l’engagement dans une activité qui, dit-il, « ne se laisse pas manier aussi aisément que les lunettes qu’on chausse pour lire et qu’on enlève pour aller se promener. En général, la psychanalyse possède le médecin totalement ou pas du tout. »[15]

 

Il faut savoir à ce propos toutes les discussions qui ont aussi jalonnées l’histoire du Mouvement quant à la possibilité de n’exercer la psychanalyse qu’à temps partiel, en marge d’autres activités médicales ou universitaires. Freud, on le voit, avait d’avance répondu.

Freud regrettait pas mal de choses de la part des analystes, de ses élèves en particulier. Le fait, par exemple qu’ « il est incontestable que les analystes n’ont pas complètement atteint, dans leur propre personnalité, le degré de normalité psychique auquel ils veulent faire accéder leurs patients », puis il ajoutait : « Il semble presque qu’analyser soit le troisième de ces métiers ‘’impossibles’’ dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres, connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner. »[16]

 

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DEUXIEME CONFERENCE DU 16 MAI 2013

 

OBJET PETIT a ET SUJET SUPPOSE SAVOIR,

LE PSYCHANALYSTE AVEC LACAN

Tout part de là : la demande de quelqu’un qui souffre (psychiquement), d’être libéré de son symptôme. Voilà ce qui justifie l’existence du psychanalyste depuis Freud. Chez Lacan aussi.

Mais Lacan, s’il est freudien, sera parfois aussi lacanien. La structure du monde lacanien, elle, n’est plus freudienne. Un nouveau paradigme est introduit par Lacan : c’est le ternaire RSI, Réel, Symbolique, Imaginaire. Et cela change tout, … sauf le fait d’être freudien. Donc ni jungien, adlérien, ou autre chose encore…

Une chose essentielle, le Moi, imaginaire, constitué comme un oignon avec ses différentes pelures que sont les identifications est bien séparé, pour Lacan, du sujet qu’il dégage et décentre du Moi. D’abord symbolique, représenté par un signifiant pour un autre signifiant,… puis, à la fin, carrément accointé au Réel, puisque ledit sujet « ex-siste au langage »… Comme le symptôme, mais lui nœud de signifiants…

Le sujet, en psychanalyse, de Freud à Lacan, clairement chez Lacan, est le sujet du désir dans l’inconscient tel que Freud, cependant,  le rencontre. Il se distingue de l’individu biologique et du sujet de la compréhension. Il n’est pas le moi freudien, pas plus le je de la grammaire. Effet du langage, il n’en est pas un élément.

Le symptôme fait la souffrance d’un sujet. Il est sa réalité la plus intime et en même temps la plus étrangère à lui-même, parce qu’il en ignore essentiellement la cause. Un analyste est cet étrange personnage, aux yeux de l’analysant, celui qui prend au sérieux cet impossible à supporter. D’autant plus que le psychanalyste ne cherche pas ipso facto à prendre de front ou solutionner ce symptôme comme le fait le médecin ou le psychothérapeute d’aujourd’hui.

Donc pas ici de prescriptions compationnelles ou charitables visant à recouvrer la conformité sociale ou la normalité médico-biologique. Parce que le psychanalyste considère le symptôme, cet impossible à supporter par le sujet, comme unique.

Pour Lacan et les lacaniens,  un symptôme recèle, à lui tout seul, la matière même de l’inconscient. Il est constitué de paroles, de signifiants, de quelques lettres parfois, lesquelles ont été dites, énoncées d’une manière telle, quelquefois, qu’elles ont pu avoir valeur de sentences ou d’ordres à exécuter. Ces « sentences » plombent la vie du sujet. Mais d’autres fois, il va s’agir de pertes, réelles, ou encore d’évènements à jamais oubliables car non parlés. En tout cas sur lesquels le sujet n’a pu mettre les mots nécessaires au  désenkystement de ces paroles gélées.

Le sujet arrive ainsi à l’analyste, porteur d’un message crypté. Il sait quelque chose mais il ne sait pas qu’il le sait. Le psychanalyste doit l’aider à le décrypter et, in fine, à le lire.

Le sujet adresse son symptôme à l’analyste dans le transfert. Le transfert, c’est ce qu’il y a de plus important. Sans le transfert, on ne peut rien faire. Rien ne se fait si ce n’est dans le cadre rigoureux du transfert. Et le sujet suppose que celui-ci, l’analyste, sait, ce symptôme, le lire. Il le constitue ainsi en « sujet supposé avoir ». Supposé, seulement, pas sachant, et que celui-ci, l’analyste n’aille pas faire le sachant comme le psychiatre ou le psychothérapeute ou le psychologue, il serait tout de suite anéanti  comme analyste. II redeviendrait  un maître,… parmi tant d’autres, obéit, un certain temps et dont on souhaite très vite la mort (chez l’obsessionnel), l’impuissance (chez l’hystérique).

Qu’est-ce que le SSS ? Le « sujet supposé savoir » est une figure du « grand Autre ». Tout simplement. C’est le trésor des signifiants, le lieu du langage, le lieu auquel on adresse sa parole vraie et le lieu d’où elle vous revient. C’est ainsi que l’analysant pense alors que le psychanalyste, auquel il lui impute de camper en ce lieu de l’Autre, détient ce « secret unique », celui de son symptôme auquel, lui, n’a pas accès.

Cependant, il faut se souvenir que de la supposition de savoir accordé, attribué à l’Autre, il y en a toujours eu, et cela depuis la nuit des temps. On peut remonter aux premiers gourous, cela a du commencer avec le chaman pour aller de nos temps jusqu’au médecin de famille, en passant par le maître de sagesse, le prêtre (Pape, Imam, Rabin…), les parents, le grand frère et les professeurs… Qu’est-ce qui distingue donc celle qui est accordée au psychanalyste ? Et en quoi ne se réduit-elle pas simplement à une suggestion, à un faire retour à la demande, à la question, par une réponse qui suggère ?  Mais, si c’est ici une supposition de signification du savoir inconscient qui est accordée à l’analyste et si elle peut opérer, c’est parce que celui-ci, d’entrée de jeu, a su se manifester d’une manière toute particulière, rectifier mais aussi souligner, ponctuer, “ mettre des points d’interrogation ” ou des “ x ”, des inconnues, dans le discours de l’analysant demandeur. En somme, commencer à faire entendre, par ses ponctuations, ses scansions, son propre dit à celui qui est venu demander une aide. « Madame, Monsieur, entendez-vous bien ce que vous venez de dire…? Dois-je vous le répéter ? »

Lacan finira, sur le tard, en 1978, par conjoindre le transfert et l’inconscient, ayant décidé de « traduire », sans autre forme de procès, l’inconscient freudien par « sujet supposé savoir. » L’ « Une-bévue » en sera aussi un autre nom. Lacan n’hésita pas à renommer l’inconscient freudien, l’Unbewusste, en « Une-bévue ».

« Au commencement était le verbe… » (Epître de Jean).
Dès le commencement, l’analysant s’offre à mettre en mots ce qu’il ne peut qu’à peine dire. Des fois pas du tout et avant longtemps. Mettre en mots consiste pour lui, il ne le sait pas tout de suite, mais peut le découvrir à la longue, que c’est mettre en acte la structure de langage de son inconscient.

L’analyste va entrer en action,… comment ? Il interprète. C’est sa fonction. Déjà chez Freud. Son acte, même. Mais il doit le faire au moment opportun. Il doit le faire à propos et non pas à côté. Il fait résonner certains signifiants. Pas de commentaires, pas de constructions intempestives dès la fin de la séance. Son intervention est sobre, courte. Scandée parfois.

Il utilise la coupure, dite « coupure signifiante ». Il arrête le débit du discours de son analysant sur un mot, pas n’importe lequel, un mot qui va se détacher dans une certaine pureté signifiante et venir s’adjointer à la chaîne signifiante inconsciente qui constitue la trame de l’inconscient du sujet. Il peut utiliser la scansion, scander un propos, sans le couper. Scansion (souligner, ponctuer) et coupure sont deux actes différents. Une interprétation qui vise juste, une interprétation réussie place et renforce l‘analyste en position de grand Autre pour l’analysant et renforce donc le transfert d’autant, éloignant toujours plus l’analyste d’une position de semblable, petit autre.

C’est en ce sens que l’on dit que le psychanalysant « fait » le psychanalyste au sens fort du terme.[17] Il le fabrique, le façonne, en quelque sorte, en tant que :  “ Témoin…, dépositaire…, référence…, garant…, gardien…, tabellion…, l’analyste, dit Lacan, participe du scribe.”[18]

En fait, le psychanalyste, sujet supposé savoir, bien qu’au-delà de ce que le sujet sait,… ne sait rien ! Lui-même, dit Lacan dans son séminaire « L’éthique de la psychanalyse », “ n’est efficace qu’à s’offrir à la vraie surprise ”.[19] Un analyste doit s’en tenir au conseil de Freud : aborder chaque cas comme s’il était le premier dont il ait à connaître. Et il faut se prémunir de l’imposture qu’il y aurait à se considérer comme de plein pied avec l’inconscient.

Dans ses « Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique » de 1912, Freud recommandait déjà, comme on l’a vu, d’ « éviter toute spéculation ou rumination mentale pendant le traitement », mais aussi de ne pas soumettre le matériel de la cure à un travail intellectuel de synthèse avant que l’analyse n’ait été complètement terminée.[20] Il est ainsi demandé à l’analyste de n’imposer rien qui ne soit de l’ordre du rétablissement « d’un droit naturel » ou d’ »une harmonie naturelle »[21] : “ ne pas dicter son désir ”[22], ne pas gêner le travail du sujet, ne pas se servir du transfert pour suggestionner, “ formater ”, ne pas proposer de modèles identificatoires. Freud déclare déjà en 1918 : « Nous avons catégoriquement refusé de considérer comme notre bien propre le patient qui requiert notre aide et se remet entre nos mains. Nous ne cherchons ni à former pour lui son destin, ni à lui inculquer nos idéaux, ni à le modeler à notre image avec l’orgueil d’un créateur. »

Que lui est-il alors permis ou prescrit de faire ?

Un psychanalyste doit savoir attendre, savoir se taire aussi s’il veut qu’à la fin, un sujet prenne la mesure de l’insoupçonnable de sa propre vérité et sans doute aussi de ce qui reste irréductible de son symptôme. Ainsi un psychanalyste ne sait pas à l’avance ce que sera l’issue d’une analyse et il ne peut donner que ce qu’il a. Comme la plus belle fille du monde, dit le dicton. Mais lui, ce qu’il a, ce n’est rien d’autre que son désir. A cet égard, il est comme l’analysant, à ceci près que le sien est un “ désir averti ”.[23] Et c’est parce que son désir est averti qu’il ne cèdera pas au fantasme de se confondre avec le bien de celui dont il a la charge.

Le psychanalyste est quand même, a minima, un compagnon de recherche, comme on s’en doute.[24] Mais, il est cependant plus que cela car il ne doit jamais perdre la mesure que le désir du sujet n’est que le désir de l’Autre.

En s’adressant à un analyste, l’analysant ne sait pas au départ que se posera un jour, pour lui, sur le divan, la question radicale de son désir en tant que désir de l’Autre,  – génitif objectif et génitif subjectif -, et que ce désir l’amènera à rencontrer puis contester ce qu’il croyait vouloir. Le psychanalyste a, pour lui-même, appris ce qu’une psychanalyse recèle d’inattendu concernant les croyances, les espoirs, les illusions ; il a appris, pour lui-même sur le divan, que la question du souverain bien est une question fermée et qu’un sujet aura à extraire de son vouloir, comme il se doit de l’avoir fait lui-même au cours de son parcours, les faux biens, les fausses demandes comme les faux dons pour aborder la question cruciale de la jouissance, dont son symptôme en son fond ne fait que se sustenter.

Le déchiffrage du sens du symptôme n’est pas seul en jeu dans l’expérience analytique. Celui-ci est aussi tramé par une exigence de satisfaction, paradoxale mais pourtant bien réelle. Cette satisfaction n’est pas sans lien avec un fantasme fondamental qui, à son insu, oriente la vie du sujet. Aussi bien, l’analysant vise-t-il en l’analyste le partenaire, l’Autre de son fantasme et il espère pouvoir récupérer à travers lui un peu de l’objet perdu. L’analyste qui supporte d’entendre tout y compris le plus inavouable pour un sujet, voire le pire, supportera donc aussi cela. Il sait en effet par l’expérience de son analyse personnelle ce qu’il est advenu de son propre fantasme à la fin de sa cure, les “ jeux de miroir ” comme les lectures contradictoires qu’il a suscités, et la façon dont ce fantasme a recélé en même temps l’objet-cause du désir ; aussi l’analyste se prête-t-il à incarner cet objet petit a, objet précieux que l’analysant croit qu’il détient. A cet égard, il n’objecte pas au fantasme, il en laisse jouer et se déployer la chaîne souple, sachant sans doute mieux qu’un autre ce qu’il advient de l’objet perdu à la fin d’une analyse. L’analyste se retrouve ainsi à tenir le point central d’une sorte de balance entre le point où le sujet se voit aimable et celui où il pourra apercevoir sa propre donne dans le malheur dont il se plaint. S’apercevoir qu’il n’y était pas pour rien dans tout cela. Tout cela ? Sa vie !

C’est dans ce parcours que se déploie le tact de l’analyste. Celui-ci se manifeste notamment dans le maniement du temps de la séance. Si l’inconscient est imprévisible, disparu aussitôt qu’apparu – un instant plus tard…, c’était perdu ! – c’est l’inconscient qui crée le temps de la séance et l’analyste épouse ce temps. Lacan comparait l’analyste à Orphée[25] retrouvant Eurydice pour la perdre aussitôt de nouveau. Et pour l’analyste, refuser ce temps, c’est toujours intervenir trop tôt ou trop tard. C’est là affaire de tact et aucune règle, du type de celles de toujours adoptées par l’IPA, ne peut y suppléer. L’analyste était, dans ses débuts, pour Lacan un “ maître zen ” qui met tout son poids dans une coupure de la séance qui fait scansion temporelle et interprétation. Des effets de vérité (et pas nécessairement de liberté, Lacan dit dans « La Troisième » à Rome en 1973, qu’il ne prononce jamais ce mot de liberté) peuvent alors, parfois, émerger et se constituer durablement en savoir acquis pour le sujet.

Un psychanalyste est cet opérateur qui manifeste les effets de sa formation en produisant ceci : du hasard des rencontres traumatiques qui ont marqué un sujet, l’analysant, savoir faire advenir un ordre symbolique. Il y faut pour cela se faire la dupe de l’inconscient (Freud, on l’a vu, disait, mettre de côté tout ce que l’on sait pour aborder un nouveau patient avec des oreilles vierges). Le psychanalyste, s’il s’en fait la dupe, s’en fait aussi la mémoire. Car c’est le savoir textuel de l’inconscient du sujet qu’il importe de décrypter et de lire, et non le savoir référentiel acquis par ailleurs.

Il peut encore, au mieux, mener un sujet, au-delà de la distance qu’il peut prendre avec son fantasme, jusqu’à la saisie d’un mode de jouir singulier, irréductible comme tel à tout effet de signification. Là n’est pas le moindre enjeu de la formation d’un psychanalyste, cause principale des batailles et dissensions, ruptures dans l’histoire du monde freudien.

Sur la formation…

Un point de certitude aujourd’hui…La formation du psychanalyste n’est ni une initiation ni un apprentissage. Depuis Lacan, un psychanalyste est tout d’abord celui qui a mené en tant que psychanalysant sa psychanalyse, non pas jusqu’à son terme comme l’on dit trop souvent, mais jusqu’à sa fin. On peut toujours mettre un terme à sa psychanalyse, et ce sera toujours trop tôt, mais aller jusqu’à sa fin, c’est-à-dire son bouclage, ce n’est pas la même chose. Et ce n’est que de là qu’il peut se faire responsable de l’acte analytique.

L’acte analytique est un acte – qui ne s’enseigne pas – mais peut être soumis à un contrôle. Peut ? Doit ? Les avis ont divergé au cours du temps, même dans le milieu lacanien. Le contrôle relève ab initio de la responsabilité de l’analyste qui le souhaite et le demande. Il accompagne celui-ci tout au long de sa formation, voire tout au long de sa pratique. Le contrôle a parfois pour fonction de parer à l’urgence pour l’analysant du contrôlé, mais toujours il a pour visée de restaurer la dimension de l’acte chez un psychanalyste, lorsque cette dimension essentielle de l’acte tend à se perdre ou carrément a été perdue. Il vise le rapport du psychanalyste à la psychanalyse. Thèse récurrente de Freud. Rien d’autre.

Bien entendu, un psychanalyste a aussi à se vivifier, comme l’énonce Lacan, des “ enseignements dont Freud a formulé que l’analyste devait prendre appui ”. Lacan nomme à cette place notamment la linguistique, la logique, la topologie et même l’ “ antiphilosophie ”. Dès l’Acte de fondation [26] de son Ecole le 21 juin 1964, Lacan avait beaucoup insisté sur l’importance des sciences qu’il appelle « affines », celles, donc, qui sont supposées être en affinité avec la psychanalyse. Pour autant, ce dont il s’agit, ce n’est « pas seulement d’aider l’analyste de sciences propagées sous le mode universitaire », « mais que ces sciences trouvent à son expérience l’occasion de se renouveler ».[27] Il s’agit toujours en effet pour un psychanalyste “ d’y conforter ce qu’il tient de sa propre analyse ”.[28] C’était l’ambition de Lacan.

Ces apports à visée didactique ne prennent leur orientation que de « ce que l’analyste tient de sa propre analyse », laquelle reste, bien entendu, l’incontournable de sa formation. C’est “ de son expérience même ” qu’un psychanalyste a à savoir ce qu’est “ une ” psychanalyse. Et de rien d’autre. De son cas particulier, il doit avoir acquis la certitude de l’existence de l’inconscient et il a appris que ce qui travaille le savoir inconscient, ce n’est pas la poussée vers la conscience mais bien plutôt son envers, l’opaque jouissance qui se met en travers de ce chemin. C’est parce que cette jouissance est impossible à réduire de façon exhaustive qu’un analyste pourra se faire docile à la radicale étrangeté du sujet qui lui parle et l’accompagner jusqu’aux limites où celui-ci pourra dire : “ Donc je suis ça ”. « Eh oui, vous êtes cela ! » De ce point de vue, la vraie formation du psychanalyste, c’est son analyse poussée jusqu’à sa fin. Cette fin doit-elle être attestée par son analyste ? En d’autres termes son analyste doit-il être d’accord…? Autre pomme de discorde dans le milieu.

Lacan a institué la passe pour qu’un analysant puisse rendre compte de cette expérience et la formaliser dans un savoir qui vaille pour les autres. La passe est donc la mise en place d’une expérience et d’une procédure qui, loin de se confondre avec l’analyse proprement dite, redouble cette expérience du passage du psychanalysant au psychanalyste «  du suspense de sa mise en cause aux fins d’examen ‘’.[29] A cet effet, deux passeurs, analysants eux-mêmes en passe de résoudre la question de la fin de leur analyse, recueillent le témoignage du “ passant ” et font part de ce qu’ils ont entendu à un jury, convoqué à cette fin, pour mettre à l’épreuve la mutation subjective propre à cette expérience du passage du psychanalysant au psychanalyste, et la valider le cas échéant par une nomination comme Analyste de l’École (AE). En tenter d’élaborer un savoir sur ce qui, du plus particulier de sa cure, a suscité son désir en tant que psychanalyste. L’inverse donc d’une habilitation ou d’une intronisation. “  On n’est pas nommé à l’analyse ”, disait Lacan, « on s’y autorise ».

“ Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même ”

Que veut alors dire cette proposition radicale de Lacan : “ le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même ”[30] ? Celle-ci a été tout d’abord dirigée contre les cooptations d’analystes entre eux, autorisées par de plus anciens dits “ didacticiens ”. Elle vaut aussi bien aujourd’hui contre toute perspective d’une réglementation autoritaire et ignorante des enjeux de la psychanalyse, toujours récurrente. Quand il occupe la fonction requise de lui dans l’expérience analytique, un analyste ne s’autorise que de l’analyste qu’il est devenu. Mais attention ! Il ne s’autorise que de lui-même, ce « lui-même » ne désigne pas son être  – faux-être, pas d’être de l’analyste, mais une fonction -, mais son… inconscient. A lire, l’analyste ne s’autorise que de son inconscient ! Certes, comme s’exprimait Lacan, « l’autonomie de l’initiative du psychanalyste »[31] n’empêche pas l’École de pouvoir témoigner que celui-ci apporte “ une garantie de formation suffisante »[32], qu’il a du “ bon sens ”[33] et qu’il relève d’une « communauté d’expérience »[34] : c’était l’Analyste Membre de l’École (AME), du temps de Lacan et de l’EFP. D’où cet hapax chez Lacan : « L’analyste de s’autorise que de lui-même,… et de quelques autres » ![35]

“ L’analyste ne s’autorise que de lui-même ”, ce n’est en aucun cas un: “ tout est permis ”. Cela signifie foncièrement que : “ l’analyste ne s’autorise que de lui-même à condition d’avoir été analysé ”. Ceci, on le voit, met précisément l’accent sur la responsabilité du psychanalyste face à son acte, mais aussi dans son rapport à la cause analytique. Sur sa solitude aussi. « Seul l’analyste, soit pas n’importe qui, ne s’autorise que de lui-même »[36], précisa Lacan. Pas n’importe qui mais “ un ” qui a à la fin de son analyse a éprouvé qu’au-delà de l’Œdipe, ce qui structure l’expérience analytique est un “ plus de jouir ” qui pendant la cure, était logé dans l’analyste. “ Un ” qui reconnaît alors la marque de “ rebut ” qui frappe cet analyste lorsqu’il est destitué de sa place de sujet supposé savoir, et qui en acquiert pourtant un désir de savoir “ plus fort ” que tout autre désir qui pourra l’habiter dans sa relation aux patients à venir.

Sur le désir de l’analyste

Lacan fera du deuil de soi-même la condition de possibilité de mise en acte de ce désir, le « désir de l’analyste ». L’analyste, c’est une fonction analyste. Pas d’ontologie de l’analyste, pas d’être de l’analyste. Le, « Moi, Monsieur, je suis psychanalyste » est une grosse sottise énonciative. Pas d’être, une fonction, sujet supposé savoir, un support, un semblant d’objet petit a…

« Si on forme des analystes, c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent », dit-il dès le 15 mai 1955, à son Séminaire Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse.

Mais, pour qu’il y ait de l’analyste, il y faut aussi un désir de savoir qui lui soit, à un moment ou à un autre, venu. Certains ont dit, plutôt « une pulsion de savoir ». Quelque chose qui pousse, voire qui tire au savoir, inéluctablement du côté du savoir. Comment ce désir de savoir peut-il advenir pour un sujet tout occupé, presque jusqu’à la fin de son analyse, de la question de son propre désir en tant que sujet et, qui plus est, sujet sexué ? Il faut dire que le désir de savoir vient quand tombe, quand chute l’horreur de savoir qui est le nom freudien de la castration imaginaire. L’horreur de savoir s’inverse alors en cause. Le désir de savoir n’est donc pas un idéal et il ne s’adresse pas plus à une connaissance qui s’enseignerait qu’à un savoir servant à dominer la jouissance. Il ne consiste pas non plus à se mettre à la place de l’inconscient, ni d’ailleurs à distance de celui-ci. C’est un désir qui s’origine plutôt d’un trou dans le savoir rencontré dans l’analyse à partir de la finitude du symbolique et du serrage d’un impossible. Cet impossible, “ l’inégalité du sujet à toute subjectivation de sa réalité sexuelle ”[37], dit Lacan, est ce qui fait comme tel point de butée dans une analyse poussée jusqu’à sa fin. Ce n’est que de ce point de vide dans le savoir et aussi bien d’évanouissement, de fading, du sujet que l’analyste peut, énonce Lacan, “ se faire le désir du patient ”[38] sans se confondre avec celui dont il a la charge. Ce n’est que de là que son désir peut s’engendrer comme “ désir d’obtenir la différence absolue ” (Lacan) en quoi réside le plus singulier de celui qu’il analyse. A l’inverse d’une identification “ collectivisante ”, ce désir est “ complicité ouverte à la surprise ”.[39] Ainsi le désir de l’analyste donne-t-il la direction de la cure dans sa phase la plus profonde.

Mais, comment l’analyste peut-il se faire le tenant de ce dont il sait l’aboutissant, à savoir la destitution, la dissolution du sujet supposé savoir ? Car l’analyste ne fait pas le sujet supposé savoir : ce serait risquer là d’être dans une position de canaille. Comment peut-il alors préserver sa relation au sujet supposé savoir, s’il n’est plus “ dupe ” de celui-ci ? Dupe, on peut cependant dire qu’il l’est toujours du savoir supposé de l’inconscient et lorsqu’un analyste se met, par exemple, à enseigner – à ses risques – et à essayer de transmettre quelque élément de savoir à partir de son point de méconnaissance, alors il redevient analysant dans sa relation au sujet supposé savoir, comme Lacan l’avait fait remarquer pour lui-même à son Séminaire « Quand je vous parle ici, je suis dans la position de l’analysant, pas du psychanalyste ». Aussi bien un analyste n’a-t-il pas à se tenir quitte une fois pour toutes envers son inconscient !
 Et quand il fait acte analytique, un psychanalyste, oubliant ce qu’il sait, fait encore “ acte de foi envers le sujet supposé savoir ”[40] en se soumettant à “ la règle du jeu ” car ce n’est qu’à cette condition que la question de la vérité peut en effet être posée.

Enfin, comment l’analyste peut-il engager sa présence ? Il est ici dans une position paradoxale : d’une part en effet, il “ ne fait pas semblant ”[41], il “ ne supporte pas le semblant ”[42] et à cet égard, “ ni l’air ni la chanson du semblant ne lui conviennent”[43] : l’analyste n’a pas à prendre un ton inspiré ni à se pousser du col, comme le formulait la mise en garde de Lacan aux jeunes analystes. Mais d’autre part, l’analyste occupe pour un analysant une place de semblant d’objet a, d’objet-cause du désir. Comment entendre cette proposition de Lacan? Cette place de semblant d’objet a, il faut l’entendre ici, à rebours de toute intersubjectivité, plutôt comme “ place de personne ”. Aussi bien, comme le nom de “ personne ” l’indique aussi, est-ce une “ place de rang à tenir ”. Car c’est la place d’où l’analysant tire sa jouissance de parole. Et c’est parce que l’analyste s’y prête que l’analysant continue à parler. Mais c’est aussi à partir de cette position occupée que l’analyste peut espérer retirer de l’analysant des énonciations qui mèneront celui-ci jusqu’à un bord, le bord extrême de sa jouissance ignorée. C’est alors de ce bord – parfois à la limite du supportable – que l’analysant en fin d’analyse saura trouver le chemin de rebroussement vers son désir et saura aussi ce qui, de sa jouissance, reste à sa charge. Là est l’enjeu du désir du psychanalyste. C’est pourquoi Lacan l’a parfois comparé à un “ saint ”[44],  celui qui fait “ le déchet ”.

A Deauville, le 8 janvier 1978, lors d’assises de l’Ecole freudienne sur la passe, il énoncera en conclusion de celles-ci : « Mais il faut dire que pour se constituer comme analyste il faut être drôlement mordu ; mordu par Freud principalement, c’est-à-dire croire à cette chose absolument folle qu’on appelle l’inconscient et que j’ai essayé de traduire par le ‘’sujet supposé savoir’’. »

Alors, tout cela suppose finalement qu’un psychanalyste soit “ au clair ” dans ses relations avec ses patients. Que veut dire être au clair avec ses analysants ? Cela veut dire, pour l’analyste, tel est son sort : savoir que comme objets (objet d’amour, objet sexuel, objet d’influence, objet d’intérêts, d’amitié même) il les a perdus depuis le début de l’acceptation du « traitement psychanalytique », comme s’exprime Freud. L’analyste n’a qu’un sujet devant lui, in statu nascendi.

Dans l’analyse, il s’agit de vérité, mais aussi d’amour. De vérité de l’amour. L’analyste s’offre comme objet d’amour, sans permettre que cet amour se réalise, soit obtenu. C’est un obtenir l’amour qui ne s’obtient pas, comme le dit Jean Allouch dans son livre L’amour Lacan (Epel, Paris, 2011). Lacan forge cette métaphore de la bûche humide et incandescente dans la cheminée. Cette bûche, c’est le psychanalyste, elle brûle de cet amour mais reste humide. Elle ne doit pas s’enflammer. Elle doit rester humide,.. ce qui ne l’empêche nullement de se consumer (pas consommer !). « Je me consume d’amour pour vous,… mais d’un amour inconsommable ». Un amour qui délivre ainsi sa vérité narcissique ou de leurre, sa vérité de symptôme,… à analyser, précisément. « La bûche analytique ne s’enflamme pas », dit Lacan. Mais le sujet qui s’approche voit, à un certain moment, une main sortir de la bûche et se tendre vers lui prête à être saisie…

Enfin, ajouterons-nous, et ce n’est pas une mince affaire à voir comment les psychanalystes se comportent entre eux – société endogamique, parfaitement anti-analytique, je veux dire, qui s’oppose à ce que la psychanalyse a pu enseigner à chacun passé sur le divan -.

Ainsi, comme on peut l’entrapercevoir, la position du psychanalyste est aussi bien, et encore, et toujours “ liée au sort de tous ceux qui s’appellent psychanalystes ”[45]… Hélas !

 

***

 

 

 

 

 

TROISIEME CONFERENCE DE PRINTEMPS – Jeudi 13 Juin 2013

 

DU PSYCHANALYSTE AUJOURD’HUI

Un signifiant honteux

 

 

 

« En général, la psychanalyse possède le médecin totalement ou pas du tout. »[46]

 

Voici cette phrase de Freud qui m’a frappé. Qui me reste. Elle date de 1932.

 

« L’analyste de s’autorise que de lui-même,… et de quelques autres » ![47]

Cette autre phrase, de Lacan, celle-là, m’est revenue aussi. En deux temps datés, 1964 pour la première partie, 1974, pour la seconde partie.

Corrélée à la précédente, encore celle-ci de Lacan, très ancienne :

« Si on forme des analystes, c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent », dit-il dès le 15 mai 1955, à son Séminaire [48]Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse.

Trois phrases, l’‘une de Sigmund Freud (1856-1939), les deux autres de Jacques Lacan (1901-1981). Ces trois phrases dessinent pour moi deux axes fondamentaux toujours battus en brèche par les analystes, dont Lacan disait, comme Freud d’ailleurs, qu’ils ne sont pas à la hauteur de leur tâche !

Axe 1 : La psychanalyse, discipline autonome, est un métier (mysterium) et une profession (professio, « je déclare ») à plein temps, exclusifs de tous les  autres. Ils se pratiquent à dé-couvert par celui, celle qui se nomme « psychanalyste ».

Axe 2 : Le psychanalyste est seul, dépouillé de son Moi, car il ne doit faire acte que de son inconscient et donc de ce qu’il est advenu comme psychanalyste. Mais il ne peut, paradoxalement, rester seul, au risque incontrôlé de ne plus savoir si ce qu’il fait est toujours de l’analyse. Ce qui est antinomique.

*

Axe 1.

Freud dit, non pas que le psychanalyste (le médecin) possède la psychanalyse, mais bien qu’il est possédé par elle. Et que, si cela se fait, c’est la loi du tout ou rien.

Ce peut-être pas du tout, l’analyse n’a pas mordu l’impétrant psychanalyste qui ne peut que constater qu’il n’est pas ou pas devenu, ou pas encore devenu, ou impossible pour lui de devenir psychanalyste. Il doit avoir alors la sagesse de… faire autre chose : de la psychiatrie, de la psychologie, de la psychothérapie, de l’enseignement, ou encore de la recherche,… par exemple.

Si c’est là,… c’est totalement !

Qu’est-ce que ça veut dire « totalement » ? Ça veut dire qu’on est psychanalyste à plein temps. Elle vous occupe toute. Pas de place pour autre chose, une autre profession proche (comme la psychiatrie, la psychologie ou la psychothérapie), ou non comme la médecine, les sciences humaines et sociales, l’économie, le droit…

Etre psychanalyste à plein temps, ne veut pas dire que 24H/24H, on analyse. Cela veut dire que la psychanalyse occupe tout l’espace de la psychè, conscience et inconscient. Pensée, réflexion, écriture, parole, se font à partir de là, de ce lieu-là.

J’avais rencontré, au début des années 1980, après la mort de Lacan, un « psychiatre-psychanalyste » (avec un trait d’union, plutôt que de désunion, comme il se devrait) à l’Hôtel-Dieu de Paris (il dirigeait le service de psychiatrie et les urgences psychiatriques), qui m’avait dit qu’il « avait été » psychanalyste. C’est-à-dire qu’il ne l’était plus ! Qu’il était passé à autre chose, les psychothérapies en l’occurrence. J’ai bien réfléchi à cette assertion,… j’en ai conclu que s’il ne l’était plus, c’était bien plus qu’il ne l’avait sans doute jamais été, qu’il n’avait jamais été « possédé totalement » par la psychanalyse.

Car, quand on est « possédé totalement », c’est irréversible ! En tout cas, telle est mon expérience.

Alors, pourtant qu’est-ce que l’on voit encore aujourd’hui ? Les analystes, pour la grande majorité, travaillent, comme me le disait mon ami Serge Leclaire, « sous couverture ». Sous couverture de quoi ? De plein de choses, les diplômes et fonctions universitaires, la médecine, la Sécurité dite sociale, l’édition, etc.

Voici un dernier exemple, celui d’un livre qui mélange à peu près tout pour parler de la psychanalyse. C’est toujours et encore l’état où se trouve la psychanalyse dans notre pays, la France !

Il est remarquable, pathognomonique comme on dit en médecine, paradigmatique de la connerie ambiante actuelle du milieu.

Il s’intitule « L’ado et son psy »,… Vous voyez qu’il parle « jeune », l’ « ado », tout le monde comprend, tout le monde connaît, c’est devenu une catégorie ! Le « psy », c’est pareil, depuis la bêtise faite par cette grande clinicienne, psychanalyste récemment disparue, j’ai nommé Anne-Lise Stern, qui, la première avait avancé ce terme dans l’un des ses articles publié dans une revue de psychanalyse : C’est sous-titré « Nouvelles approches thérapeutiques en psychanalyse ». Cela situe d’emblée l’embrouille, la psychanalyse placée du côté, sinon des thérapies, l’une parmi d’autres, en tout cas du côté d’une « pratique soignante », comme l’on dit aujourd’hui.

Je lis : « Qu’est-ce qui se joue dans la relation entre un adolescent et son psy ? » Voilà le « psy » ! Le « psy » quoi ? « -analyste » ?, « -iatre » ?, « -chothérapeute » ?

« Quatre cliniciens, auteurs de référence, ouvrent une réflexion novatrice. » Le nouveau, cela a toujours été, dans le commerce ordinaire, un argument de vente. Et les « psy » sont devenus des « cliniciens », ce qui ne veut à peu près rien dire, sinon qu’ils se penchent au chevet de leurs « malades ». Terme issu de la médecine, la méthode anatomo-clinique du XIXème siècle[49] et,… qui ici y retourne dans son accointance à la médecine. Le psychanalyste est-il vraiment un « clinicien » ? Comme le médecin ou le psychologue du même nom. C’est, pour le moins, une question.

Ensuite : « Comment devient-on sujet de sa propre existence ?», Là le mot « sujet » sent bon la psychanalyse pour les avertis de la chose, ils se retrouvent en terrain familier, même si ici, il ne s’agit pas de lacaniens, mais de psychanalystes de la SPP/IPA. Ils ont fait leur le terme introduit dans la psychanalyse freudienne par Lacan, qu’ils ont cependant farouchement combattu en son temps.

Je continue de lire : « La question de la création de soi – centrale dans le processus adolescent – est au cœur de cet ouvrage. » Le sujet,… puis le « soi », badaboum ! Le sujet, cela ne suffisait pas, sauf à appâter le lecteur, voilà le « soi »,… pas très loin du « moi », comme on sait. L’adolescence devient un « processus ».

« Mais ce cheminement ne saurait être solitaire. Il est toujours solidaire et nécessite la participation des autres. Pour l’adolescent en souffrance, l’autre, l’interlocuteur privilégié, peut être le thérapeute. » L’ « autre » est ici écrit avec un petit « a ». C’est un petit autre, un semblable. Si le « thérapeute », – on apprend donc à cette occasion que le psychanalyste serait un thérapeute, les mots sont interchangeables apparemment – est un interlocuteur « privilégié », ce n’est pas un petit autre, mais l’Autre, avec un grand « A » qu’il aurait fallu écrire. C’est ainsi que Lacan définit la place, place d’emprunt, place où se laisse investir le psychanalyste en tant que « sujet supposé savoir ». Impossible pour les tenants de la SPP, d’écrire Autre, grand A, ce qui aurait fait bien trop lacanien. Alors pourquoi faire du Canada Dry de Lacan, sans passer par la rigueur de la définition des concepts lacaniens ?

« Qu’est-ce qui se joue dans la relation entre un adolescent et son psy ? Comment appréhender le véritable processus de co-création qui s’établit entre le jeune et son thérapeute ? » Cela continue, donc, à se balader entre le fameux « psy » et le « thérapeute », termes, vous l’aurez remarqué, parfaitement incolores et inodores, termes plus vagues, plus généraux tu meurs !

Et ça reprend, et si vous n’avez pas encore compris…: « Quatre cliniciens, auteurs de référence, ouvrent avec ce livre une réflexion novatrice sur les formes d’intervention thérapeutique à l’adolescence. » Vous avez bien entendu « les formes d’intervention thérapeutique », on est loin de la psychanalyse, devenue, très édulcorée en somme, un sorte d’ « intervention thérapeutique ».

« W réinterroge la psychanalyse « à l’épreuve » de l’adolescence. C’est à une conceptualisation nouvelle de la séance que s’attache X. Y invite à réfléchir aux étonnantes possibilités offertes dans la cure de l’adolescent par les technologies numériques et les mondes virtuels. » C’est bien comme cela, ça ne les changent pas de leur monde où ils s’enferment habituellement et qui les figent les chers adolescents ! Mais, notons aussi que les termes de « psychanalyse » et de « séance » reviennent là à nouveau. « Et Z s’intéresse aux remaniements au sein de la famille lorsque l’enfant devient adolescent. »

« Un livre à quatre voix sur les changements indispensables que doivent aujourd’hui engager les psychothérapeutes d’adolescents. » Voici le retour des fameux psychothérapeutes. Les psychanalystes, face à l’ »ado », sont des psychothérapeutes, qu’on se le dise !

Quel salmigondis !

Les auteurs, maintenant, présentés ainsi :

« W, psychiatre, psychanalyste, ancien président de la Société…. X, psychiatre, psychanalyste, professeur des Universités. Y, psychanalyste, maître de conférences HDR à l’Université Paris Descartes. Z, psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie HDR à l’Université Paris Ouest. »

Quatre auteurs, quatre psychanalystes mais, lorsqu’ils sont psychiatres, ce titre passe avant leur pseudo-titre, mais vraie fonction de psychanalyste. Et comme cela ne suffit pas, ils sont encore autre chose, « ancien président de… » pour celui qui n’a pas de fonction déclarée à l’Université et, pour les trois autres, soit le titre de professeur des Universités, soit celui de maître de conférences, deux d’entre eux ont un HDR, c’est-à-dire une « Habilitation à Diriger des Recherches » (c’est très intéressant une HDR, on se demande ce que cela a à voir avec la psychanalyse…).

Mesdames, messieurs, le signifiant « psychanalyste » est un signifiant honteux. Il ne se suffit pas à se soutenir tout seul, il doit se cacher parmi d’autres, s’étayer et se couvrir de ces autres signifiants à forte valeur symbolique ajoutée, entre le médecin psychiatre, signifiant qui reste honorable et fait pâlir de jalousie le psychologue, et l’universitaire, l’enseignant-chercheur attaché à une université prestigieuse qui fascine l’étudiant et le non-universitaire.

L’idéal, aujourd’hui, c’est de cumuler la série des titres ou assimilés : médecin, psychiatre, psychanalyste, universitaire (professeur préférentiellement),  place dans l’édition (directeur de collection, auteur).

Nenni du « psychanalyste » seul. A-t-on honte à ce point pour ne pas se supporter du seul signifiant qui importe pour représenter un psychanalyste ? Sa seule prétention après un long parcours où il a pu repérer que, quand même, et même dans son insuffisance quotidienne, il a quelques raisons à faire valoir d’être devenu pour quelques autres et cherche à le rester, « psychanalyste »…? « UN PSYCHANALYSTE ! »

Et non pas un psychiatre, un psychologue, un universitaire, un directeur de collection, un président de ceci ou de cela, un « mec » bien, en somme, sous tous rapports ! Le psychanalyste n’est pas un « mec » bien. C’est un pauvre type qui apporte la peste, qui désenchante le monde, qui vous laisse seul face à tout ce « merdier » qu’on appelle le monde,… mais qui vous permet de naître comme sujet. Et sujet du désir inconscient. Et cela, ce n’est pas rien. Rien, res, l’objet, la chose, reus, le réel…!

« En, général, la psychanalyse possède le médecin (i.e. le psychanalyste) ou pas du tout », dit la phrase de Freud de 1932. C’est une phrase qui signifie la « possession », qui désigne un « mordu », un possédé de la chose et non pas quelqu’un qui arbore ou exhibe des titres l’autorisant, soi-disant ou voulant le faire croire, à exercer son art.

Est-ce si honteux que cela d’être le représentant aujourd’hui d’une fonction-métier que l’on appelle « un psychanalyste » et de s’en réclamer ?

Freud avait cherché, demandé à devenir professeur, certes, c’était la marche et la marque sociales normales de la consécration de l’époque et de la société autrichienne du tournant du siècle… Et il fut nommé très tardivement, en 1901, l’Université et ses aéropages lui résistèrent. Très bien ! Mais, c’est au Psychoanalyker Freud auquel nous avons encore aujourd’hui à faire, en le relisant. Heureusement. Pas à l’universitaire.

Lacan, on le sait, aurait bien aimé devenir aussi professeur, on le lui refusa malgré son insistance. Un tir de barrage des psychiatres, ses pairs…Heureusement, là aussi ! Et c’est bien au génie d’un Lacan théoricien et clinicien que nous sommes confrontés en train, chaque jour, de découvrir l’immensité de son œuvre si pénétrante.

Freud soutînt la question de la Laienanalyse, l’analyse profane, c’est-à-dire « non-docte », comme on l’a vu à la première de ces trois conférences. Que font ces gens en étalant ainsi leurs titres, leurs doctes titres qui n’ont rien à voir et rien à faire avec la psychanalyse qu’ils disent exercer par ailleurs ?

Lacan lança cette assertion qui scandalisa : « L’analyste NE  s’autorise QUE de lui-même ». Dès la fondation de son école, l’EFP, en 1964. Il ne s’autorise donc pas des ses titres, quels qu’ils soient, aussi ronflants qu’ils soient. Par ailleurs, tout analyste le sait ou devrait le savoir pour l’avoir rencontré, les champs de la médecine, de la psychiatrie, de la psychologie et celui des psychothérapies sont parfaitement, fondamentalement, incompatibles avec celui de la psychanalyse. N’oublions pas que Freud pensait que la psychanalyse, nouvelle science, devait devenir la seule psychologie qui soit et, même, il envisageait que la psychanalyse remplaçât un jour la psychiatrie obsolète. Alors, pourquoi, de ces titres à impressionner le quidam, toujours s’en réclamer pour se pousser du col ? La honte devrait être de l’autre côté, de ceux qui, perversement, savent bien que toutes ces disciplines, tous ces titres n’ont rien à voir avec la psychanalyse et lui sont même contraires, mais qui ne cessent pas de s’en réclamer partout dans les colloques, les séminaires, à la tribune des symposiums, sur les quatrièmes de couvertures de leurs ouvrages, etc. Perversion ?

Mon analyste principal, Serge Leclaire, avait un mot pour cela. Il appelait cette pratique de la psychanalyse, « exercer la psychanalyse sous couverture » ! La couverture, c’est la psychiatrie, la psychologie, aujourd’hui les psychothérapies issues de la méthode psychanalytique et, bien sûr, l’Université.

On pourrait aussi ajouter, l’hôpital, l’Education nationale (l’Enseignement secondaire et supérieur), parfois même, l’entreprise.

*

Axe 2.

« L’analyste ne s’autorise que de lui-même » est la phrase moderne qui dit tout de ce à quoi on peut résumer radicalement la position du psychanalyste. D’un analyste qui ne s’autorise donc que de son inconscient (c’est ça le « lui-même », car ce n’est pas, surtout pas un « soi-même », encore moins un « moi-même »  – à écrire évidemment « Moi-m’aime »), après une longue analyse aboutie, c’est-à-dire « finie » (et pas seulement « terminée, on a vu cela plus haut).

Une longue et aboutie psychanalyse, c’est, entre autres choses, une analyse qui se boucle après avoir vidé le Moi. L’analyse, c’est aussi, entre autres, une réduction, un vidage, une « absentification », si je puis dire, du Moi de l’analyste à venir. Dès 1955 on l’a vu, Lacan annonce que le Moi des analystes doit/devrait être absent. Il ne l’est pas toujours, et pas complètement. Il doit l’être au maximum,… pour que celui-ci NE s’autorise QUE de lui-même. Ce « ne que » est d’importance. Cela veut dire qu’il ne doit s’autoriser d’aucun autre lieu que de l’analyste qu’il est devenu dans son rapport à l’inconscient. Pas du psychiatre ou du psychologue ou du professeur de psychopathologie qu’il peut être « par ailleurs », comme l’on dit. Pas de son père ou de sa mère, ni des ses professeurs, encore moins de son analyste ou de son contrôleur. Mais justement, c’est un « ailleurs », qui doit être laissé « ailleurs ».

Alors, il y a cet hapax, bien embarrassant, ce « … et de quelques autres », de 1974 chez Lacan.

Il y a, en effet, quelque chose de fondamentalement incompatible, un non-sens même, entre ce que l’on apprend à rencontrer dans son analyse personnelle pour devenir analyste (ce que la théorie appelle la castration, condition de possibilité pour qu’il y ait un sujet désirant qui naisse de ce « parcours de la perte », comme il m’arrive de désigner par ce syntagme une analyse) et ce qui vous est présenté comme une nécessité après l’analyse : la fréquentation ou l’inscription dans l’institution analytique, une école ou une association.

Le « sujet » n’est pas coll-ectivisable. Sujet et collectif (il y a colle dans collectif !) sont antinomiques et c’est une illusion d’y croire ou de faire accroire, à un tel leurre. Le problème, c’est que depuis le début de cette étrange pratique, on sait, ou l’on croit savoir, par expérience, que l’on ne peut pas laisser un psychanalyste, comme cela, seul, isolé, pratiquer dans la nature. Sinon quand et comment serait-il qu’il « déconne », qu’il glisse dans une superpuissance interprétative néfaste pour son analysant, voire dans une toute puissance radicale, en somme qu’il devienne pervers ou complètement fou ?

Le Mouvement psychanalytique, pour perdurer, a besoin de garde-fous. Toute l’œuvre d’un Lacan est orientée vers cela : arriver à dire ce qui est de l’analyse et ce qui n’en est pas, ou plus.

C’est donc, ici, le point le plus épineux, aujourd’hui, pour le Mouvement psychanalytique. A la fois, un analyste est seul, mais seul il ne peut le rester. Mais, quand il n’est plus seul, c‘est l’enfer !

Un psychanalyste est seul, mais pas seul. Seul, certes, mais il ne doit pas rester isolé. Alors quelle forme de collectif conviendrait le mieux, le moins mal au psychanalyste ?

A regarder ce qui s’est fait dans l’histoire depuis les débuts et ce qui se fait sous nos yeux depuis quarante ans, ce n’est pas brillant. On fonde, on s’associe, on s’accroit, on grossit, on s’ « expanse », on s’exporte, on se fédéralise, on s’internationalise, et pouf… ! on explose comme une bulle de savon !

Et puis, on recommence avec d’autres ou avec les mêmes, on fonde, on s’associe… On « appartient à » telle ou telle institution, comme on dit, s’en y entendre ce que l’on dit en disant cela… Puis on dissout. Le psychanalyste est soluble dans le collectif. Rétif à l’aliénation, ayant barré l’Autre, grand A, on l’espère tout au moins, seul face au monde désenchanté par sa propre psychanalyse, démuni d’un Moi hier trop présent, il va s’engager dans une voix contraire et se (re)mettre à croire au collectif, par nécessité et raison. Il ne va faire, cependant, que permettre, c’est là le comble, que se reconstitue du maître à la tête de son institution, à la tête de son groupe. Il n’aura alors, à chaque fois, qu’une alternative, « se soumettre ou se démettre », selon la vieille formule non propre à la psychanalyse, mais répandue dans tous les lieux où de jouent des enjeux de pouvoir.

… Et retour du grand Autre, via le maître. Expulsé par la fenêtre, il revient par la (grande) porte institutionnelle, avec toute la cohorte de « ses élèves », analysants et contrôlés ! C’est, comme son nom l’indique, le grand « manitou ». Il est sur la scène, ou plus souvent dans les coulisses. « Comité secret » chez Freud, « garde rapprochée », premier rang au séminaire, la Nomenklatura des Didacticiens, ou encore ceux qu’on appelait les « Barons », puis les AE chez Lacan, et la famille chez les deux (Pour Freud : Anna Freud, la fille ; pour Lacan, Judith Miller, la fille, Jacques-Alain Miller, le gendre). Rien de nouveau chez les analystes depuis Aristote (384 avant J.C. – 322 avant J.C.), Sun Tzu (VIème siècle avant J.C. – Vème siècle avant J.C., qui rédigea « l’Art de la Guerre ») et surtout Machiavel (1469-1527), qui ne soit de tradition politique déjà connue, sauf une certaine naïveté, qui carbure au déni, bien propre aux analystes. L’analyste est un… analyste, au mieux ! Pas un politique, même s’il peut, à l’occasion, être passablement pervers. N’est pas politique qui veut. Mais analyste non plus !

Personne n’a, à ce jour, trouvé l’institution psychanalytique nécessaire et suffisante idéale. Peut-être que ce soir…

Je m’arrêterai là, ce qui nous fait déjà pas mal de sujets à verser au débat.

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du « prière d’insérer » de « L’ado et son psy – Nouvelles approches thérapeutiques en psychanalyse » Editions Ithaque, parution 2 mai 2013.


[1] Sigmund Freud, Joseph Breuer, Etudes sur l’Hystérie, MLLE Elisabeth V. R…, puf, 1956, 2002, 2005, p. 127.

[2] Sigmund Freud, «  ‘’Psychanalyse’’ et ‘’Théorie de la Libido’’ », OCF.P, XVI, p.181-208.

[3] Abram Kardiner, Mon analyse avec Freud, (1977), Les Belles Lettres, Paris, 2013. Où l’on voit Freud, comme « obsédé » par les deux éléments, en 1921, qu’il considère comme fondamentaux, voire exclusifs, dans l’analyse masculine, le complexe d’Œdipe et l’homosexualité latente… Ce que lui reprochera, après-coup, Kardiner.

 

[4] Jacques Lacan, Les écrits techniques de Freud, Le Séminaire, livre 1, Seuil, Paris, 1975.

[5] Sigmund Freud, « L’inconscient » (1915), OCF.P, XIII, PUF, 1994, p.206-244.

[6] Sigmund Freud, « Sur l’engagement du traitement », (1913), OCF.P, XII, PUF 2005, p.161-184

[7] Sigmund Freud, « Remémoration, répétition, perlaboration », in La Technique psychanalytique, PUF, Paris, 1954.

[8] Sigmund Freud, L’analyse avec fin et l’analyse sans fin (1937), in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, Paris, 1985.

[9] Sigmund Freud, Lettre à Lou Andreas –Salomé du 17 novembre 1924.

[10] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, (1929) trad. C. et J. Odier, PUF, 1971.

[11] Sigmund Freud, « Le Moïse de Michel-Ange »,  trad. Marie Bonaparte et E. Marty, in Essais de psychanalyse appliquée,  repris in OCF.P, XII, PUF, 1994, p.127-160.

[12] Sigmund Freud, Die Frage der Laienanalyse (1926), La question de l’analyse profane,
Gallimard, Paris, 1985

 

[13] Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, 1921-1938, trad. J. Altounian et al., Paris, PUF, 1985, p.231-268.

[14] Revue française de psychanalyse, PUF, 1949.

[15] Sigmund Freud, « Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », OCF.P, XIX, p.83-268.

[16] Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, 1921-1938, opus cité.

[17] Lacan, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, Paris, 2006, p 352
 .

[18] Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage, Ecrits, Seuil, 1966, p 313.

[19] Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1986, p 275.

[20] Freud, in « De la technique psychanalytique », chapitre VII, p 65, PUF, Paris, 1967.

[21] Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1986, p 311
.

[22] Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986, p 360.

[23] Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p 220.

[24] Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Seuil, 1991, p 314
.

[25] Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p 27
.

[26] Lacan, « Acte de fondation de l’Ecole freudienne de Paris », in Autres écrits, Paris, Seuil
.

[27] Lacan, Autres Ecrits, Seuil, Paris, 2001, p 313.

[28] Lacan, « Peut-être à Vincennes », Autres écrits, p 313.

[29] Lacan, Autres écrits, p. 271.

[30] Lacan, « Proposition de 67″, Autres écrits, p 247.

[31] Lacan, Autres écrits, p. 575.

[32] Lacan, Autres écrits, p 576.

[33] Annuaire de l’Ecole freudienne de Paris, 1977.

[34] Lacan, Autres écrits, p 576.

[35] Lacan, « L’analyste de s’autorise que de lui-même », Acte de fondation de l’EFP, 21 juin 1964. « … et de quelques autres » est un hapax, Séminaire Les non-dupes errent, 9 avril 1974.

[36] Lacan, id, p 308
.

[37] Lacan, Le Séminaire, livre XV, L’acte psychanalytique, inédit, 7 Février 1968
.

[38] Lacan, Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, inédit, 19 Mai1965

[39] Lacan, id.

[40] Lacan, Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, 7 février 1968.

 

[41] Lacan, Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, inédit, 10/5/1972
.

[42] Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p 83.

[43] Lacan, Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, inédit, 10/5/1972.

[44] Lacan, Télévision, Seuil, 1973, p 28
.

[45] Lacan, Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, inédit, 16 juin 1965.
 

 

[46] Sigmund Freud, « Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », OCF.P, XIX, p.83-268.

[47] Lacan, « L’analyste de s’autorise que de lui-même », Acte de fondation de l’EFP, 21 juin 1964. « … et de quelques autres » est un hapax, Séminaire Les non-dupes errent, 9 avril 1974.

[48] J. Lacan, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Livre II (1954-1955), Seuil, 1978, opus cité.

[49] Le XVIIIème et le XIXème : Giovanni Battista Morgagni (1662-1771), de Padoue, invente la méthode anatomo-clinique. Méthode de mise en comparaison des lésions d’organes et des signes cliniques en médecine. Cette méthode est ensuite développée et redéfinie, voire refondée, à Paris, par Xavier Bichat (1771-1802) à l’Hôtel-Dieu et Laennec (1781-1826), au début du XIXème siècle.

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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