Lacan belongs to Psychoanalysis

 

LACAN APPARTIENT A LA PSYCHANALYSE

LACAN BELONGS TO PSYCHOANALYSIS

 

 

À une amie new-yorkaise, qui m’intrerrogeait sur Lacan, en commençant sa phrase par If Marilyn Monroe belongs to Daddy…, je m’entendis, ipso facto, lui répondre : … Jacques Lacan belongs to Psychoanalysis.

 

Si Marylyn Monroe appartient à Daddy, la mémorable conférence de Jacques Lacan au Collège de Médecine, le 2 février 1966, situe l’appartenance de celui-ci clairement du côté de la psychanalyse et certainement pas du côté de la médecine, comme certains auraient voulu l’espérer et le croire ce jour-là, et comme on va le découvrir.

 

Cette conférence fut organisée par Jenny Aubry et Ginette Raimbault à Paris, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, en présence des professeurs Royer et Klotz, deux purs mandarins de la plus belle eau, d’avant mai 1968[1], restés comme le dit Lacan du médecin de la tradition “homme de prestige et d’autorité”. Jenny Aubry, pédiatre puis psychanalyste, dirigeait un service à Paris, à l’hôpital Necker-Enfants Malades et Ginette Raimbault, médecin-psychiatre-psychanalyste, avait été engagée comme “Attachée” à l’INSERM pour une étude concernant les petits malades, leurs parents et les soignants du service de Royer en néphrologie pédiatrique. Royer, pédiatre, s’interrogeait sur l’image de la maladie, celle qu’il appelait exogène que pouvaient avoir les médecins, et celle qu’il disait endogène qu’avaient les petits malades et leur mère. Klotz était endocrinologue ; tous deux travaillaient dans le champ pédiatrique.

 

En quoi, me direz-vous, fût-elle “mémorable” ? Elle le fût, non pas parce que Lacan prononça des propos en soi, pour nous, époustouflants, mais que ceux qui les entendirent furent,… par contre, eux,… “époustouflés”, c’est-à-dire parfaitement surpris, agacés, énervés, monsieur Royer tout spécialement..  Je commence à aborder cette réunion par la fin…

 

Je cite :

“M. Royer – Je m’excuse de reprendre la parole après la “brève” intervention de M. Lacan.

Je pense que l’exposé qu’il vient de faire de ce qu’il a appelé un “minuscule échantillonnage” de ses oeuvres est assez choquant pour les médecins qui sont dans cette assemblée et qu’il me paraît bon de le dire, car si j’ai bien compris et si aucun piège ne m’a été tendu, nous sommes ici pour discuter de la place de la psychanalyse dans la médecine en général et plus particulièrement des rapports entre psychanalystes et généralistes au sein d’un même hôpital. Le problème m’avait été posé ainsi et j’ai le sentiment d’être un peu tombé dans un traquenard.

Nous venons d’entendre un exposé qui contient beaucoup de banalités – c’est l’auteur lui-même qui l’a dit – et je n’ai pas été sensible, je dois l’avouer aux arguments qu’il a développés. Nous sommes ici me semble-t-il pour des choses plus sérieuses.

 

Lui qui lui donnait au début du “mon collègue Lacan”, il dit à Lacan, médecin, psychiatre et psychanalyste, qui a bientôt 65 ans, directement : […] “Il eut été honnête de votre part, me semble-t-il, de reconnaître que vous ne connaissiez ni les médecins ni la médecine. Vous avez émis un certain nombre de jugements sur les médecins qui sont inacceptables et, je me permets de vous le dire  – vous faites de nous de simples “distributeurs de médicaments” […]”

“J’étais venu ici dans l’espoir que nous pourrions trouver un langage commun, puisque vous vous intéressez aux problèmes de linguistique. Or il est impossible de le trouver sur ce terrain et je dois avouer que je considère cette reunion comme un échec complet.”

 

Ah mais… ! N’est-ce pas.

C’est une rencontre ratée ! Ce que Lacan appelait, précisément, une vraie rencontre, une sorte de non-rencontre particulière où le ratage s’avère être une façon de réussir à faire apparaître ce dont il s’agit.

Lacan leur parle, précisément, de la place marginale, c’est-à-dire quasi inexistante de la psychanalyse dans la médecine et leur dit comment et pourquoi. Pourquoi ? Parce que la médecine n’en veut pas,… sauf, comme pour toutes les autres disciplines qu’elle appelle souvent “para-médicale” qui ne sont pas la médecine, une place,… je dirais, une place ancillaire, ce qui veut dire une place de bonne à tout faire ou presque de la médecine, là c’est pour le comment. Il s’agit de la servir, la médecine, en s’y asservissant… Ce n’est que là que la médecine l’accepte. Mais les psychanalystes ne sont pas en reste, ils veulent maintenir “l’extra-territorialité” de la psychanalyse face à la médecine. Et Lacan ne les approuve pas. Alors, lorque l’on met, parfois, un trait d’union entre psychanalyse et médecine, c’est un voeu pieux, puiqu’il s’agit, plutôt, à l’expérience commune historique, d’un trait de… dés-union !

 

Il leur dit ce que la médecine a toujours été, avant toute chose, et de tout temps, une sorte de philosophie,… jusqu’à l’arrivée de la Science, non pas des théories à caractère scientifique sur lesquelles s’appuyait avec un retard de vingt ans à chaque fois la médecine du XIXème siècle, mais de la vraie science dure, celle expérimentale de Claude Bernard et de Bichat pour le champ bio-médical. La science bouleverse tout et de la médecine et du médecin. La science vise le corps, tout ce que la science expérimentale de laboratoire développe, c’est pour le corps, la mise à la disposition du corps, pour le réparer, le transformer, l’améliorer. Et la science prend alors possession de la médecine comme elle presse le médecin. La science s’occupe du somatique, pas du “psycho”, que Lacan, à juste titre transforme en “épistémo”. “Epistémo-somatique” énonce-t-il sans que cela ne fasse ni chaud ni froid à l’assistance, à l’assistance spécialement médicale. La science et ses progrès visent le “somatique” et laisse en plan l’”épistémo”, c’est-à-dire, quand même le plus important, c’est-à-dire encore la pensée de tout cela, de toutes ces opérations sur le corps, leur construction logique et le sujet qui les subit. Les a-t-il demandées… ?

C’est la demande du patient qui est, in fine, l’objet du discours de Lacan, quand il doit répondre à l’accusation d’avoir dit que les médecins se réduisaient à des “distributeurs de médicaments”:

 

“M. Lacan – Non, ce n’est pas ça que j’ai dit : j’ai parlé de la demande du malade.”

 

“[…] nanti de pouvoirs nouveaux d’investigation et de recherche, le médecin se trouve confronté à des problèmes nouveaux”. L’organisation industrielle nécessite “La collaboration médicale (qui) sera considérée comme la bienvenue pour programmer les opérations nécessaires à maintenir le fonctionnement de tel ou tel appareil de l’organisme humain”. Le médecin subit l’appel du monde scientifique qui “déverse entre ses mains le nombre infini de ce qu’il peut produire comme agents thérapeutiques nouveaux chimiques ou biologiques, qu’il met à la disposition du public et il demande au médecin, comme à un agent distributeur, de les mettre à l’épreuve. Où est la limite où le médecin doit agir et à quoi il doit répondre ? A quelque chose qui s’appelle la demande ?”

 

On est entré dans le droit de l’homme à la santé, qui dit droit dit demande et c’est ce que Lacan veut leur faire entendre et qu’ils se refusent à entendre. Et pourtant, il va jusqu’à leur donner la marche à suivre (donner la marche à suivre à un médecin, vous savez que c’est une tâche à la fois impossible parce qu’inaudible et, qui plus est, injurieuse : le médecin est un maître, mai 1968 ni aura rien changé). “C’est dans le registre du mode de réponse à la demande du malade qu’est la chance de survie de la position proprement médicale”, leur dit-il.

 

Car “Répondre que le malade vient vous demander la guérison n’est rien répondre du tout”.

Il met le médecin à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade ce qui est tout à fait différent, car ceci peut impliquer qu’il est tout à fait attaché à l’idée de la conserver. Il vient parfois vous demander de l’authentifier comme malade, dans bien d’autres cas il vient, de la façon la plus manifeste, vous demander de le préserver dans sa maladie, de le traiter de la façon qui lui convient à lui, celle qui lui permettra de continuer d’être un malade bien installé dans sa maladie.”

 

Lacan cherche à leur faire entendre, à leur “rappeler la signification de la demande, dimension où s’exerce à proprement parler la fonction médicale”. En un mot comme en dix, les amener à rencontrer “la structure de la faille qui existe entre la demande et le désir.

 

Mais si les progrès de la science bouleversent la médecine, ils sont inefficaces face à la stagnation de la psychologie du médecin, la pensée du médecin face à l’homme malade en demande. La pensée, l’”epistémè” du médecin, elle, ne change pas. Elle est toujours la même que celle que l’on trouve dans le Banquet de Platon, chez le médecin Eryximaque… !

 

“Je voudrais reprendre ici les choses à un autre point et faire remarquer que s’il est concevable que nous parvenions à une extension de plus en plus efficace de nos procédés d’interventions concernant le corps humain, sur la base des progrès scientifiques, le problème ne saurait être résolu au niveau de la psychologie du médecin, d’une question qui rafraîchirait le terme de psychosomatique. Permettez-moi d’épingler plutôt comme faille épistémo-somatique, l’effet que va avoir le progrès de la science sur la relation de la médecine avec le corps.

Là encore la situation est pour la médecine subvertie du dehors. Et c’est pourquoi, ce qui, avant certaines ruptures restait confus, voilé, mêlé, embrouillé, apparaît avec éclat.

Car ce qui exclu du rapport épistémo-somatique, est justement ce qui va proposer à la médecine le corps dans son registre purifié ; ce qui se présente ainsi se présente en pauvre à la fête où le corps rayonnait tout à l’heure d’être entièrement photographié, radiographié, calibré, diagrammatisé et possible à conditionner, étant donné les ressources vraiment extraordinaires qu’il recèle, mais peut-être aussi ce pauvre lui apporte-t-il une chance qui revient de loin, à savoir de l’exil où a proscrit le corps la dichotomie cartésienne de la pensée et de l’étendue, laquelle laisse complètement choir de sa saisie, ce qu’il en est non pas du corps qu’elle imagine, mais du corps vrai dans sa nature.

Ce corps n’est pas simplement caractérisé par la dimension de l’étendue : un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même. La dimension de la jouissance est complètement exclue de ce que j’ai appelé le rapport épistémo-somatique. Car la science n’est pas incapable de savoir ce qu’elle peut, mais elle, pas plus que le sujet qu’elle engendre, ne peut savoir ce qu’elle veut.”

C’est envoyé, n’est-ce pas ! Cela ne pouvait complaire aux mandarins sur place.

 

Deux repères donc pour Lacan dans son adresse au parterre médical :

Si la première dimension de la fonction du médecin est de répondre à la demande du malade, “la deuxième dimension caractéristique de sa présence au monde, à savoir la dimension éthique”, autant dire morale comme on le voit avec les question des toxicomanies citée par Lacan, pour autant que “la dimension éthique est celle qui s’étend dans la direction de la jouissance”.

Hygiéniste, sécuritaire, moralisateur, le médecin est toujours prompt, depuis toujours, déjà dans le Banquet de Platon, à cantonner, réduire la jouissance du corps n’y voyant qu’un excès du plaisir néfaste à l’équilibre du sujet. Encore ici Eryximaque dans le Banquet… !

 

La position du médecin est bien subvertie par la montée de la science, c’est ce que Lacan veut leur faire entendre,… afin de leur faire rencontrer que Freud a inventé ce qui  devait répondre à cette subversion et qui s’appelle la psychanalyse, sa pratique et la théorie qui en répond, un enseignement, aussi, nolens volens, pour les médecins.

 

Alors il va leur parler d’inconscient, de désir, “il y a un désir parce qu’il y a de l’inconscient, c’est-à-dire du langage qui échappe au sujet dans sa structure et ses effets […]”.

Leur parler du lieu de l’Autre : “C’est en substance le champ où se repèrent ces excès de langage dont le sujet tient une marque qui échappe à sa propre maîtrise. C’est dans ce champ que se fait la jonction avec ce que j’ai appelé le pôle de la jouissance.” Pour leur préciser un peu plus loin, que “le plaisir est une barrière à la jouissance”. Du miel, du miel… pour qui ? Je ne dirais pas des pourceaux, selon la formule, ce serait irrévérencieux, mais des sourds, ça, oui, des sourds dans le sens où il n’y a pas plus sourds, comme dit le proverbe, que ceux qui ne veulent pas entendre.

 

“Car ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s’éprouve, est toujours de l’ordre de la tension, du forçage, de la dépense, voire de l’exploit. Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence d’apparaître la douleur, et nous savons que c’est seulement à ce niveau de la douleur que peut s’éprouver toute une dimension de l’organisme qui autrement reste voilée.”

 

Puis, il attaque sur le désir: “Qu’est-ce que le désir ? Le désir est en quelque sorte le point de compromis, l’échelle de la dimension de la jouissance, dans la mesure où d’une certaine façon il permet de porter plus loin le niveau de la barrière du plaisir.

 

Il se risquera jusqu’à leur faire toucher du doigt ce qu’il appelle, après cette introduction toute en finesse, cet enseignement malgré eux, “l’idée d’une topologie du sujet.”

 

Il leur rappellera, si rappel il y a, que “le désir sexuel dans la psychanalyse n’est pas l’image que nous devons nous faire d’après un mythe de la tendance organique : c’est quelque chose d’infiniment plus élevé et noué d’abord précisément au langage, en tant que c’est le langage qui lui fait d’abord sa place, et que sa première apparition dans le développement de l’individu se manifeste au niveau du désir de savoir. Si on ne voit pas que c’est le point central qui enracine la théorie de la libido de Freud on perd tout simplement la corde. C’est perdre la corde que de vouloir rejoindre les cadres préformés d’une prétendue psychologie générale, élaborée au cours des siècles pour répondre à des besoins extrêmement divers, mais qui constitue le déchet de la suite des théories philosophiques. C’est perdre la corde aussi que de ne pas voir quelle reperspectivation, quel changement total de point de vue est introduit par la théorie de Freud, car on perd alors à la fois la pratique et la fécondité.” On en est revenu là, à ce point, aujourd’hui,… hélas !

 

Il entrera, discrètement, toujours plus avant dans la théorie freudienne telle qu’il la repense recentrée sur le langage, “Ce qui est inattendu, c’est que le sujet avoue lui-même sa vérité et qu’il l’avoue sans le savoir” !

 

Il abordera enfin la question du transfert ainsi, par la demande : “Au bout de cette demande, la fonction du rapport au sujet supposé savoir, révèle ce que nous appelons le “transfert”. Dans la mesure où plus que jamais la science a la parole, plus que jamais se supporte ce mythe du sujet supposé savoir, et c’est cela qui permet l’existence du phénomène du transfert en tant qu’il renvoie au plus primitif, au plus enraciné du désir de savoir.”

 

L’antique fonction du médecin était une fonction sacrée ; aujourd’hui, leur dit-il :”Qu’il le veuille ou non, le médecin est intégré à ce mouvement mondial de l’organisation d’une santé qui devient publique et de ce fait, de nouvelles questions lui seront posées.”

 

Entre autres : “Au nom de quoi les médecins auront-ils à statuer du droit ou non à la naissance ? Comment répondront-ils aux exigences qui conflueront rapidement aux exigences de la productivité ? Car si la santé devient l’objet d’une organisation mondiale, il s’agira de savoir dans quelle mesure elle est productive. Que pourra opposer le médecin aux impératifs qui feraient de lui l’employé de cette entreprise universelle de la productivité ? Il n’a d’autre terrain que ce rapport par lequel il est le médecin, à savoir la demande du malade. C’est à l’intérieur de ce rapport ferme où se produisent tant de choses qu’est la révélation de cette dimension dans sa valeur originelle, qui n’a rien d’idéaliste mais qui est exactement ce que j’ai dit : le rapport à la jouissance du corps.”

Il poussera jusque là… : “Qu’avez-vous à dire, médecins, sur le plus scandaleux de ce qui va suivre ? Car s’il était exceptionnel, le cas où l’homme jusqu’ici proférait “Si ton oeil te scandalise, arrache-le”, que direz-vous du slogan: “Si ton oeil se vend bien, donne-le”. Au nom de quoi, aurez-vous à parler, sinon précisément de cette dimension de la jouissance de son corps et de ce qu’elle commande de participation à tout ce qu’il en est dans le monde ?”

 

Suivra, pour finir, cette apparente étrange phrase : “C’est toujours comme missionnaire du médecin que je me suis considéré : la fonction du médecin comme celle du prêtre ne se limite pas au temps qu’on y emploie.”

 

Lacan fût très déçu, mais pas surpris de l’accueil qui lui fût réservé. Après la diatribe de Royer, il dit alors quelques mots sans se démonter :

 

“Je voulais tout de même dire ce simple mot à M. Royer : c’est que j’aurais cru un accueil meilleur donné à mes propos.” Après s’être défendu des fausses accusations qui lui ont été faites, il reprend la distinction de Royer entre maladie “exogène” et maladie “endogène” pour dire que : “La maladie endogène recouvre tous ces problèmes que j’indiquais, ceux de la demande et du fond qu’elle recèle.” Répondant au Pr. Wolff il insistera en énonçant que “La médecine se maintiendra pour autant que le médecin sera plus à l’aise,  – informé comme il peut l’être -, dans ce que j’ai appelé la topologie du sujet.”

 

En fait, le médecin, est peu informé, car il ne se soucie pas de l’être en ce champ qu’il ignore et rejette des préoccupations de la médecine. Lacan dira… “car les réponses que j’ai reçues montrent qu’il est évident que de grands obstacles s’opposent à l’admission d’une idée semblable, celle par exemple d’enseigner aux étudiants en médecine, ce que veut dire un signifiant et un signifié, alors que tout le monde parle de linguistique, sauf les étudiants en médecine pour la simple raison qu’on ne le leur apprend pas.” !!

 

Est-ce que tout cela a changé,… près de cinquante ans après ? A votre avis ?

Eh bien non ! Que nenni !

On n’enseigne pas plus le signifiant et le signifié, pas plus la théorie freudienne, prolongée de celle de Lacan, lesquelles sont aujourd’hui contestées, combattues, ce qui arrange bien les médecins qui y trouvent prétexte à la déclarer obsolète, non-scientifique, lui préférant à sa méthode d’associations libres bon nombre de techniques psychothérapeutiques contraignantes, plus ou moins douteuses quant au fond, mais évaluables, reproductibles quant à la forme, et qui se prêtent bien mieux que la résistante psychanalyse à passer sous les fourches caudines que nécessite une relation, que j’ai dite au début, ancillaire, c’est-à-dire de collaboration servile au service du médecin et sous sa parfaite dépendance, jamais en tout cas sur un pied d’égalité d’un respect de savoir à savoir.

 

Royer, Klotz, Wolff et bien d’autres médecins de l’assistance furent en colère pour dire qu’on ne les reprendraient plus à écouter cet histrion de Lacan. J’ai voulu vous faire entendre la finesse avec laquelle, et malgré eux, à leur corps défendant comme dit si justement la langue française, Lacan essaya de leur faire passer ce qu’ils ne voulaient pas entendre. Le pouvaient-ils ?

Ils voulaient seulement que Lacan répondent aux questions biaisées qu’ils avaient préparées.

Pour Klotz, deux questions, posées indirectement, la première : “Ne croit-il pas (Lacan) que les médecins verraient d’un meilleur oeil le recours à la psychanalyse, si la pratique de celle-ci était démocratisée ?” La seconde : “Ne croyez-vous pas que, pour rapprocher l’enseignement de la psychanalyse de l’enseignement de la médecine et par conséquent pour rapprocher ces deux disciplines, il convient de démocratiser l’enseignement de la psychanalyse ?” Ou encore celle-ci : “Toute entreprise humaine risque de se pétrifier, qui prend ses moyens pour son but. Ne croyez-vous pas qu’il y a là un danger certain pour la psychanalyse ? […] Mais à côté de ces données il y a toutes celles de la biologie, de la sociologie, toutes les influences des conditions culturelles et de travail qui ne sont pas sans retentir sur l’équilibre psychique des individus. Ne croyez-vous pas qu’en se fermant à toutes ces influences, en se limitant volontairement au schéma de la dynamique psychanalytique, c’est-à-dire aux conflits et aux complexes classiques, nombre de psychanalystes dits orthodoxes développent en eux une certaine paresse de l’imagination, freinant tout élan créateur ? Cette monotomie des réponses et des concepts psychanalytiques déçoit un certain nombre d’internistes désireux de confier leur malade à un analyste […].”

Et une dernière question : “si la psychanalyse instrument de connaissance mérite toute notre attention, c’est en fait à la psychanalyse instrument thérapeutique que veulent s’adresser les médecins.” Lacan, bien évidemment, répondra parfaitement à côté de ces questions qu’il ne lui semblent pas pertinentes posées ainsi. Lacan veut faire passer autre chose qui correspond bien au titre : la place de la psychanalyse dans la médecine, quoi qu’en dise Royer.

 

Ce dernier, Royer est plus au clair lorsqu’il interroge sur la maladie exogène et la maladie endogène. Et Ginette Raimbault, psychanalyste, certes, mais surtout jeune chercheuse au grade d’Attachée, salariée par l’INSERM, fonctionnaire et engagée politiquement à gauche, l’a déjà séduit par les réels apports de ses travaux collaborationnels. Royer voit en elle quelqu’un de proche, médecin, chercheur, qui lui apporte des réponses à ces questions de médecin, chercheur. Et surtout, dans tous les sens du mot,… collabore ! Il parlera, à cette occasion, dans son exposé de la question du “psychanalyste de recherche” à l’hôpital. C’est un peu du même qu’il s’agit,…

 

On peut considérer que Ginette Raimbault, grâce à Royer, est la première “psychanalyste de recherche”, au sens contemporain, dans l’histoire hospitalière française au XXème siècle. Elle a ouvert un champ d’exercice à de nombreux psychanalystes chercheurs qui la côtoieront ou la suivront.

Alors que Lacan, pourtant médecin, n’a aucun statut hospitalier ni universitaire. C’est un psychanalyste dont la réputation, déjà sulfureuse, l’ancre dans une carrière à laquelle Royer reste hostile. Lacan, quand même médecin psychiatre, fait une carrière libérale à son cabinet privé de psychanalyste. L’argent, la question de l’argent, son gain, supposé ou réel, comme le style et le rapport au savoir expérimental et scientifique, tout les oppose. Lacan est arrivé à être ce que Royer n’a pas voulu devenir. Royer est tout ce que Lacan critique dans la médecine hospitalière et universitaire du mandarinat.

L’Histoire retiendra, et nous avec, que l’appartenance de Lacan, c’est bien la psychanalyse, pas la médecine.

***

 

 


[1] Je travaille à partir de deux versions du texte source : 1. Psychanalyse et Médecine, Lettes de l’Ecole Freudienne de Paris, N°1, avril-mai 1967, p.34-61 ; 2. « La place de la psychanalyse dans la Médecine » ; Conférence et débat du Collège de Médecine à La Salpêtrière : Cahiers du Collège de Médecine 1966, pp. 761 à 774. Extrait de « Pas tout Lacan », publications du site web de l’Ecole Lacanienne de Psychanalyse.

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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