Perdre

On a longtemps parlé de la « liquidation » du transfert. On en parle aujourd’hui plus en terme de « résolution », voire d’ « effectuation », … rarement en terme de « perte », pourtant…

Qu’est-ce que perdre ? Un exemple clinque l’explicitera au mieux.

 

D’un positionnement clinique, extrait :

Mercredi 13H :

Mâchouillant manifestement un chewing-gum, mais flottant dans un parfum improbable, bien que dégageant à chaque articulation de ses dires une odeur assez caractéristique, elle se décrit au psychanalyste ainsi : trop laide, trop petite, trop grosse, pas assez de charme hérité, dit-elle, de sa chypriote de mère. Elle m’annonce tout de go que, même « les yeux bandés », ici, elle brûle d’envie de « perdre » ! Je m’entends m’abstenir d’un : « Quoi ?, perdre quoi ? ».

 

Alors elle déroule. Ce message sybillin : « bouche ». Elle veut voir sa bouche prononcer le mot « bouche », car selon elle : « Les mots, et même  – elle insiste – ce que vous, les psychanalystes, vous appelez les signifiants, sont tous des simulacres ». Elle souligne le terme « simulacre », elle y revient, elle dit qu’elle le « voit prononcé par sa bouche comme sa bouche prononce le mot « bouche ».

 

Elle a l’idée, dit-elle, que « nous sommes environnés, voire entourés ou plutôt enveloppés, précise-t-elle, de formes  – le langage, les images – qui nous « dissimulent quelque chose ».

Elle ajoute, mezzo voce : « J’ai le sentiment qu’un je ne sais quoi de particulièrement subtil et d’ambigu est là, tapi derrière ces pièges. »

 

Elle enchaîne… « Hypnotisés, nous dansons tous, oui tous !, nous dansons tous sur des cadavres » et , se rencognant dans le fauteuil qui me fait face, elle me jette : « Vous le savez comme moi, le non-dit, la transgression, l’illusion, l’étrangeté affleurent derrière toute chose comme si tout était recouvert, enveloppé, d’une PEAU (ce mot claque dans sa bouche), et il suffirait de pouvoir passer dessous, mieux, au travers, pour atteindre ce qui est réel, mais on n’y arrive pas, alors, il faut chercher toujours un moyen de passer à travers. »

 

« Cette peau voile, me dit-elle, voile et nimbe en même temps ce qui ne peut se voir » (je pense, in petto, sa détresse,… sous peine d’aveuglement ?). Elle se compare alors à un… périanthe (ensemble des enveloppes  – calice et corolle – situées autour des organes reproducteurs de la fleur). Elle épelle le mot périanthe, assez dubitative au demeurant sur mon niveau de connaissance botanique.

 

« Vous ne semblez pas vous rendre compte que je progresse par vagues, longues ou courtes, fuyant comme la peste les poncifs. Et lorsque je tombe, tels NOUS ici (elle dit « nous » comme sa bouche claque lorsqu’elle prononce le mot « bouche »), dans un lieu commun, je présente mes excuses assorties d’un « comme on dit ». »

 

« Comme on dit ? », dis-je, première ponctuation, essai d’aiguillage posé là pour voir si ça change de voie/voix ?

 

« …Comme on dit : …PERDRE ! » (toujours ce même claquement de bouche prononçant le mot « bouche »).

 

Alors m’éclaire-t-elle, angoissée, bien que soulagée :

 

« Perdre, c’est être privé. Quand je perds, je suis privée de quelque chose, de la disposition de quelque chose, de sa possession. »

 

« De quelque chose… ? », dis-je.

 

« De quelque chose…, en fait non…, surtout, essentiellement de QUELQU’UN » (à nouveau ce claquement de bouche comme pour le prononcé du mot « bouche » dans sa bouche).

 

« Oui, à ce moment je cesse d’avoir. Je cesse d’avoir une partie, un bout, comme un petit-bout-de-moi, de soi, de mes facultés physiques ou morales à moi, comme on dit, ou même une habitude à laquelle je m’étais, allez savoir pourquoi, comme habituée. Je sais, c’est un savoir combien de fois refusé, que je peux perdre mes cheveux, pire, la vue ! Mais je peux perdre tout simplement ma gaieté, ou plus cruellement ma beauté. Ce que je devrais perdre plutôt, et au plus tôt, c’est l’habitude de boire, « la bite rude », je dis ainsi quand j’en ai un dans le nez, …dans le nœud quoi ! En disant cela, vous voyez, je perds un peu la tête…de nœud, et je deviens vulgaire », ajouta-t-elle presque imperceptiblement (ou bien je crus lire en fait sur ses lèvres cette expression triviale à peine prononcée par sa bouche claquemurée).

 

Mais elle se reprenait déjà : « Perdre la tête c’est devenir fooollle (elle le dit ainsi). Je préfère perdre au sens de cesser d’avoir, un bien par exemple, ou même un avantage. »

Elle se tait maintenant. Quelques minutes qui me paraissent longues. Sa bouche cependant reclaque dans le vide.

Elle reprend : « Bien sûr, je peux tout simplement perdre de l’argent, je peux perdre ma place (quelle place ?, murmure-t-elle). Je peux égarer mon briquet, je dirai que je l’ai perdu, en fait je peux seulement le laisser s’échapper…dans la poche de mon voisin : pas vue et pas prise !

« C’est tout autre chose si je perds mon sang. Là je me sens vue ET prise ! Oui, oui, bien sûr, entendez-le au sens sexuel du terme : prise, bien prise… Moi qui croyais prendre (dit très sourdement). Et quand je suis « prise », je ne peux plus vivre, car je ne peux plus CONTRÔLER. Je ne peux vivre, je ne peux suivre que si je CONTRÔLE. Je perds alors mon chemin. Et, comme disait jadis mon père, « j’y perds mon latin » ».

« C’était sa façon à lui de ne plus comprendre. Moi, je dis que je perds pied. Je dis cela quand je cesse de percevoir, par exemple quand je perds le fil d’un discours. Je dis rarement de quelqu’un que je l’ai perdu de vue car j’entends immédiatement que je pourrais y perdre la vue, c’est-à-dire que je me vois ne plus jamais voir. »

« Mais perdre c’est aussi, et plus radicalement pour moi, être quittée par quelqu’un. Perdre un ami, une amie, être privée d’un être cher par la mort. La MORT ! (encore ce caractéristique claquement de sa bouche prononçant le mot « bouche »).

Alors envahie par l’affect, elle dit : « je ne supporterai jamais de perdre mon père ! » Puis elle reprend, ajoutant :

« Perdre c’est aussi mal employer quelque chose, comme perdre son temps. On me dit : « Ne perds pas ton temps à faire une analyse ! » Mais perdre c’est encore perdre une occasion (de faire mon analyse), c’est-à-dire la laisser s’échapper… »

 

Je me surprends à dire, bien vite, un : « Oui ! »,…claquant !

 

Elle n’en fait pas trop cas et, encore, reprend : « Perdre, c’est avoir le dessous dans une compétition, voire une lutte ou un combat…à mort ! C’est perdre la partie, un procès aussi. »

 

« Hum », dis-je…

 

Elle s’échauffe, elle affine : « Perdre, ce peut être également porter un préjudice matériel ou moral à quelqu’un. C’est-à-dire chercher à perdre quelqu’un, parfois même littéralement le corrompre. Je sais qu’un jour mes mauvaises fréquentations risquent de me perdre… »

 

« Je m’imagine que si je perds je suis vaincue, je m’imagine…Je peux perdre « gros ». Mais je PEUX (claquement) me perdre aussi, dans les détails notamment, comme dans la forêt…, des mots ! Je peux tellement être absorbée par la lecture qu’alors, je le sais, j’arrive à m’oublier (comme on dit). Bien que je m’aperçoive que c’est quand même dans mes rêves que je m’oublie le…plus (j’allais dire « le mieux »). »

« En fait, je pense que tout ce qui devient obsolète aussi se perd, une tradition par exemple ; il arrive un jour où elle disparaît. Horreur ! Est-ce que le navire se perd à l’horizon, ou bien est-ce qu’il s’abîme ? »

« Les poires, les pommes (comme moi !) lorsqu’elles s’abîmes se perdent. Je dis « comme moi », car je suis une belle poire. Il y a un an, j’ai manqué sortir du droit chemin, de ME (claquement) corrompre, comme on dit : j’ai manqué me perdre avec un voyou qui m’a détroussée et détruite, si je n’avais pas, à ce moment-là déclaré mon cancer du sein, …ce qui m’a décidé à venir vous consulter… »

 

« Bon, dis-je, on se revoit mercredi ? ». Coupure !

 

« Oui… », répond-elle. Je note son regard comme un peu éperdu, sa bouche déjà cla-ose.[1]

 

Elle dit : « Mercredi, à trésor ? »

 

Cueillir le fruit de la séance, c’est pouvoir lire le bouclage qui s’opère dans l’écriture de ce qui s’énonce…, avant que le dire ne s’oublie dans le dit et que le fruit ainsi ne se gâte.

 

Consulter provoque à penser le verbe actif qui, par son équivocité même (le consultant n’est-il pas aussi bien celui qui consulte que celui que l’on consulte ?), enlace le sujet et l’Autre. C’est ce « con-sulter »-là qui a par ailleurs, conjointement-disjointement d’avec la pensée, déclenché l’acte qui fit coupure, l’acte-coupure. Le « Bon » en fut le stylet (style de coupure tout autant que que coupure dans un style) ; la question « on se revoit mercredi ? » l’élancement d’un autre boucle ; le « oui », le bouclage de celle-ci, relancé en troisième par le « mercredi à… », enfin bouclé par l’interrogatif conclusif « à trésor ?» qui, à lui seul, vint en cette place finale faire effet de sujet. Dans un sourire mutuel, l’affaire signifiante est entendue et les deux protagonistes de se lever ensemble de leur siège : l’instant de voir, le temps pour comprendre se précipitent dans le moment de conclure.

 

La coupure engendre un lieu, en fait un espace où le sujet vient se lover (à lire comme du franglais), en s’exposant comme objet du désir de l’Autre.

« Ce sujet, dit Lacan, qui est proprement l’Autre, apparaît en tant que la pulsion a pu fermer son cours circulaire. C’est seulement avec son apparition au niveau de l’Autre que peut être réalisé ce qu’il en est de la fonction de la pulsion. »[2]

 

Très tôt vint à Lacan de nommer l’Autre (entre autres) : « Trésor des signifiants ».

Perdre, c’est bien, donc, être privé, provisoirement ou définitivement, de la possession ou de la disposition de quelque chose. De quelqu’un ? Perdre, c’est ne plus avoir.

 

D’une manière généralisable, on peut perdre une somme d’argent, perdre ses biens détruits ou acquis par d’autres. On peut perdre au jeu ou perdre sur une marchandise. On perd sa place ou sa situation ou encore un avantage. On peut perdre le goût du travail. On peut aussi n’avoir rien à perdre, et rien à perdre pour attendre ; et croire qu’on a tout à gagner, bien que l’on puisse perdre au change. De quelqu’un, de quelques-uns on peut perdre l’estime après avoir perdu l’amitié. On perd aussi parfois son prestige, comme d’ailleurs on perd ses droits.

 

Perdre, c’est encore être séparé de quelqu’un, par la mort. C’est ne plus avoir un compagnon, un ami, la femme qu’on aime, un enfant, un parent, son analyste. Perdre un bras, un oeil, ses dents, ses cheveux, cela aussi c’est perdre, comme maigrir c’est perdre du poids ; devenir muet, c’est perdre la parole ; être essouflé, perdre le souffle. Perdre haleine, perdre l’appétit, perdre ses forces, perdre la vue, perdre la vie, c’est aussi perdre.

 

Mais l’on peut en outre faire perdre à quelqu’un : ses moyens par exemple. De même, on peut perdre l’esprit, la raison, la tête, la boule en devenant fou. On peut perdre la mémoire, ou perdre connaissance. Perdre courage, perdre son sang froid, perdre tout contrôle sur soi-même. On peut perdre le goût de quelque chose, l’habitude de l’effort, dit-on. On peut perdre patience, perdre confiance, perdre la foi. Ceci ou cela peut arriver à perdre son sens, perdre de la vitesse, perdre une partie de sa valeur. Mais l’on peut aussi perdre une bague ou des billets en les égarant. Se perdre, être perdu, cesser d’être.

 

Si je dis qu’il perd son pantalon, que ce tonneau perd, que Pierre ne perd aucune des syllabes que prononce Paul, c’est encore de perdre qu’il s’agit. Si l’on dit de lui : « il ne veut pas en perdre une bouchée », et d’elle : « elle ne tient pas non plus à en perdre une miette », c’est encore perdre qui est en cause. Perdre de vue un ami, c’est parfois perdre son chemin, sa route, sa trace. Perdre le fil, perdre son latin, perdre pied conduisent-ils au même embarras ? Perdre l’équilibre, perdre le nord, perdre les pédales sont-ils synonymes ?

 

Peine perdue que de ne perdre aucune occasion de … Ne vous l’a-t-on pas rabaché qu’il ne faut pas laisser perdre ? Ne perdez pas votre temps. Mais vous êtes déjà en train de le perdre! Agissez sans perdre une minute : pas un instant à perdre! Ne dites pas un jour : « j’ai perdu ma vie! » Perdre la partie, perdre la bataille (déjà perdue d’avance). Perdre un procès, un pari. Jouer à qui perd gagne. Perdre du terrain (la marée perd, le bateau perd).

 

Tout cela c’est perdre. Mais perdre quelqu’un est-ce seulement le faire mentir ? Ou le ruiner totalement ? Ou le déconsidérer, le déshonorer ? N’est-ce pas encore le corrompre, le compromettre, le damner ? Le désorienter, l’égarer ?

Perdre n’est pas un concept de la psychanalyse ; ni un terme de Freud ; ni un signifiant majeur de Lacan. En psychanalyse, perdre, ce serait tout juste un verbe. A conjuguer pour et par chaque « un », dans ce conjungo du transfert, dans ce « concubinage », comme dit à un certain moment Lacan, qu’est une cure. Car, comme pour l’analysant et comme pour le psychanalyste, en analyse, il y a à perdre. Il y a de l’amour de transfert, de l’amour du transfert, du transfert de l’amour à perdre.

 

Ainsi, perdre, en somme, ce serait sans doute, et « tout simplement », l’effet de ce que la psychanalyse, depuis Freud, nomme la castration.

 

*

 

 


[1] Je garde cette si juste condensation d’écriture, ce mixte de claquée et close, apparu à la frappe (Cf. le claquement).

[2] J.Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Paris, Le Seuil, 1973, p.162.

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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