Du féminin des deux sexes

Parlons ici un peu du féminin, ou plutôt « autour du féminin »… Autour…Au tour (en deux mots). Au trou, aussi, anagrammatiquement… Le féminin, c’est ce qui fait trou. Trou dans la Culture, trou dans la Civilisation, trou dans le corps, trou dans la tête, trou dans la langue, trou dans l’amour. Mais le féminin, je vous l’annonce, aussi incroyable, aussi stupéfiant que cela puisse vous paraître, aussi insoupçonné aussi, je vous le dis comme cela, … le féminin, c’est un nom du transfert, un nom, encore plus précisément, un nom de la dimension réelle du transfert. Un nom, en somme du Réel dans le transfert. En lieu et place de dire « la dimension réelle du transfert », l’on pourrait dire, désormais, et tout simplement : « le féminin » ! Car c’est lui qui est derrière cette question du réel, et plus précisément du réel de transfert. Le féminin !

 

Le féminin excite et fait peur. Plus, il fait horreur. Il attire et fait fuir. Il fascine et révulse. Pourquoi ? Et pour qui ?

Parce qu’il est actif, acteur, agent de division, de manque et de soustraction. Avec lui, le Tout, le Un, en prennent un coup, chancellent et s’ouvrent d’une béance qu’ils passent leur temps à nier en la comblant. C’est-à-dire à la reconnaître. Il y a du déni dans ce qui fait « face » au féminin. Et ça tombe « pile » !

Le féminin, c’est la « femme à abattre ». La femme dans la femme. Mais aussi chez l’homme. La « femme à abattre » chez l’homme. C’est au profit d’une masculinité, confondue avec sa virilité. Pour une femme, ce serait plutôt au profit d’une féminité voyante, exhibée même, en un mot hystérique, mais…, car il y a un « mais », mais à condition qu’elle soit muette ! C’est-à-dire, d’une femme à faire taire, c’est-à-dire encore, celle à qui il faut interdire de parler, d’écrire et même de lire.

 

« Philomèle est l’une des deux filles de Pandion, le roi d’Athènes. Elle avait une sœur du nom de Procné. Comme la guerre avait éclaté entre Pandion et son voisin le Thébain Labdacos, à propos d’une question de frontières, Pandion appela à son aide le Thrace Térée, un fils d’Arès, grâce auquel il obtint la victoire. Il donna alors à son allié sa fille Procné en mariage. Bientôt Procné eut de son mari un fils, que l’on nomma Itys. Mais Térée devint amoureux de sa belle-sœur, Philomèle ; il lui fit violence, et, pour qu’elle ne pût se plaindre, il lui coupa la langue. Mais la jeune femme trouva le moyen de tout révéler à sa sœur en brodant tous ses malheurs sur une étoffe. Procné décida alors de punir Térée. Pour cela, elle tua son propre fils, Itys, le fit bouillir, et donna cette chair à manger à Térée, à son insu. Puis, elle s’enfuit, avec Philomèle. Quand il s’aperçut de ce crime, Térée prit une hache, et poursuivit les deux sœurs. Il les rejoignit à Daulis, en Phocide. Là, les deux sœurs implorèrent les dieux de les sauver. Les dieux eurent pitié d’elles et les transformèrent en oiseaux. Procné devint un rossignol, et Philomèle une hirondelle. Térée fut lui aussi transformé, et devint une huppe.

Il existait des variantes de cette légende. L’une d’elles faisait de Philomèle la femme de Térée, et intervertissait son rôle avec celui de sa sœur. C’est la version adoptée généralement par les poètes romains, qui font de Philomèle le rossignol, et de Procné l’hirondelle. Cela semble plus conforme à l’étymologie de Philomèle, dont le nom évoque l’idée de la musique. »[1]

 

Le féminin, ce n’est pas la féminité. Disons que le féminin, c’est ce que la féminité n’arrive pas à réduire, ou plus exactement, à recouvrir, à masquer, à, je dirais, « illusionner ». Car la féminité, cela marche avec la Culture. C’est localisable et historisable.

La féminité au XXIè siècle n’est plus celle, « philomèlienne », si je puis dire, de l’Antiquité gréco-romaine, pas plus que celle de l’époque moyenâgeuse des troubadours de l’amour courtois, celle de la Renaissance ou encore celle des « inc’oyables et des m’éveilleuses » – c’était la prononciation « branchée » du moment, l’élision des « r » -, « inco’yables » et « m’éveilleuses » au cheveux rouges et aux seins nus, de la toute fin de la Révolution française, juste avant que n’advienne l’Empire, puis la si bien nommée  « Restauration ». Après la Révolution, vous remarquerez, toujours, ça va de mal « en pire », et puis l’on restaure…

La féminité suit également des codes qui réfèrent aux aires culturelles, elle n’est pas la même en Europe qu’elle ne se présente au Moyen-Orient, en Afrique sub-saharienne ou encore en Extrême-Orient, voire au Maghreb ou en Polynésie… Tout le monde connaît cela, inutile d’insister plus ici…

 

Si la féminité est quelque chose qui consciemment se montre, voire qui s’expose ou encore s’exhibe, en somme se donne à voir en tout cas, le féminin, au contraire, je dirais, est quelque chose qui, à son insu, s’écoute, qui s’entend, voire même se lit parce qu’il s’inscrit, parce qu’il s’écrit. Si la féminité est essentiellement de l’ordre de l’image, le féminin est lui de l’ordre du signifiant, mais aussi, passé à l’écriture, de l’ordre radical de la lettre. La féminité, pour nous, ressortirait donc de l’Imaginaire, le féminin, lui, serait plutôt à référer au Symbolique, voire, avec son passage à la lettre, au Réel. Tous les deux, cependant, chacun à sa manière, proposent un traitement particulier du Réel. Du réel du sexe. D’où, vous le sentez déjà un peu ici, une accroche avec la question du réel de transfert.[2]

 

Traitement par l’image, avec le trafic des symboles qu’elle véhicule et met en scène, pour la féminité. Traitement par la parole, qui s’énonce à l’insu, représentation par le signifiant d’un sujet pour un autre signifiant au risque de « l’une-bévue », comme Lacan à renommé l’Inconscient freudien (Unbewusste, Inconscient). Recouvrement du trou pour la féminité, dé-couverte du même trou et creusement dudit, pour le féminin accepté.

 

Cependant, et comme vous l’avez remarqué, sans doute, l’on ne parle jamais du féminin d’un homme. Du féminin, chez l’homme. Pourquoi ? On parle bien de la masculinité de l’homme, et l’on dit bien parfois d’une femme qu’elle est un peu trop « masculine »… Et tout le monde comprend, ou croit comprendre. On dit moins souvent qu’un homme est viril, les hommes en tout cas ne se le disent pas entre eux. Ce sont les femmes qui en déplorent plutôt l’insuffisance ; mais elles se le disent… entre elles. Quelque part Lacan fait la remarque que c’est plus d’une femme que l’on dira qu’elle est « virile », la virilité étant par ailleurs un fantasme plus fréquemment féminin, que masculin.

 

Alors ce qui pose problème, c’est ce jeu qu’il y a entre plusieurs termes, qui forment des couples de termes. Plaçons-les comme cela pour l’instant : homme/femme ; virilité/féminité ; masculin/féminin.

 

Puis en fausses colonnes, comme l’on parle dans la traduction de « faux-amis » :

-       HommeFemme

-       virilité                                                – féminité

-       masculin                                            – féminin

 

Si j’intervertis « Homme » et « Femme », est-ce que les attributs peuvent rester à leur place, est-ce encore pertinent ?

 

-   FemmeHomme

-   virilité                                                 – féminité

-   masculin                                             – féminin

 

Que constate-t-on alors ?

On constate que les attributs « virilité » (virile) et « masculin » (masculinité), peuvent très bien être utilisés pour une femme, et que, en nos termes, la phalliciser ne pose aucun problème. Ce peut être même un procédé d’érotisation fantasmatique du corps et du comportement féminin très souvent utilisé dans la Culture (dans les domaines du sport et du spectacle).

Par contre, et comme à contrario, du côté Homme, cela ne va pas du tout, car cela marche d’un autre pas. La « féminité » d’un homme, cela n’a pas vraiment de sens. Ceci dit, pour un homme, la sémantique vire tout de suite du côté de ce qu’on appellera l’« efféminé ». Si l’on dit d’un homme qu’il est « efféminé », l’on signifie quoi ? On le signifie tout bonnement comme « châtré » ! Eh oui… ! « Efféminé » devient très vite un équivalent, un autre nom, pour « émasculé ».

 

Mais il reste ce terme : « féminin ». Lorsque l’on dit qu’un homme est « féminin », que veut-on dire ? Ne désigne-t-on pas quelque chose d’un peu énigmatique ? Lequel, par ailleurs et très vite, n’a plus rien à voir ou à faire avec l’ « efféminé » d’à l’instant !

Si la « féminité » d’un homme n’a pas de sens, l’on constate qu’il n’en est pas de même du « féminin » chez un homme. Alors, pourquoi ?

 

Reprenons dès le départ. Comme vous l’avez sans aucun doute observé, il existe des hommes et des femmes. Et, apparemment, ce n’est pas la même chose. Difficile, après, d’en dire un peu plus…

 

L’avancée de la psychanalyse, depuis sa naissance freudienne jusqu’à son efflorescence lacanienne, c’est d’aborder la question homme/femme, c’est-à-dire la question de la différence sexuelle, en ne se limitant pas à en croire l’anatomie et la physiologie, pas plus que, modernité oblige, les ovules et les spermatozoïdes, voire les hormones ou même les chromosomes…

 

La psychanalyse, dans sa plus grande pointe lacanienne, pointe sur laquelle nous sommes restés tous en équilibre jusqu’à présent, aborde cette question  – et la révolutionne – dans la séance du 13 mars 1973 du Séminaire Encore (1972-1973), séance que Jacques Lacan débute par son fameux tableau, qu’il vient à l’instant précisément de mettre au tableau noir de l’amphithéâtre qu’il occupe à la Faculté de Droit, au Panthéon, pour y produire son Séminaire.

 

Ce tableau, Lacan va immédiatement le commenter. C’est ici une avancée révolutionnaire dans la psychanalyse freudienne. La différence sexuelle va y trouver, précisément à cet instant, sa théorisation inscrite dans la question du langage, et non plus référée au corps anatomique et à la biologie, telle qu’elle y restait encore ancrée avec Freud et depuis Freud. La psychanalyse n’est pas – n’est plus -, dès lors, une discipline qui ressortit des Sciences de la Nature (Naturwissenschaft), ce qu’elle sera toujours restée dans l’esprit de Freud. Avec Lacan, la psychanalyse devient, sans ambiguïté, une discipline, plus proche, voire accotée aux sciences du langage, que ressortissant de celles de la Fusis, la science physique depuis les Grecs.

 

C’est cette avancée qui permettra à la psychanalyse d’aborder désormais la question du féminin. Elle le fera par le biais de la question de la jouissance. La jouissance d’une femme, une par une (pas la jouissance « des femmes »). Jusqu’à se demander, à contrario de l’homme, pourquoi, une femme, quand elle jouit, peut, elle, échapper, partiellement, à la jouissance de l’idiot (du grec idiotès, idiotes, particulier, ignorant) ? Ce qui handicape l’homme qui, lui, n’y échappe pas, stagnant dans une jouissance exclusivement phallique l’empêchant d’accéder pleinement à l’Autre, la/le partenaire ? C’est parce, à la différence de l’homme, elle, a un rapport supplémentaire à l’Autre, au corps de l’Autre, du/de la partenaire. Alors ne serait-ce pas cela déjà qui nous met sur la voie de la part essentielle du féminin… ?

 

***


[1] Pierre Grimal, article Philomèle, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, puf, 1951, 2002, p.368.

[2] Jean-Michel Louka, Sur cette question du réel de transfert, voir mon livre  De la notion au concept de transfert, de Freud à Lacan, Editions L’Harmattan, coll. Psychanalyse et Civilisations, novembre 2008.

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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