Théorie de la clinique

Remarques pour une théorie de la clinique.

La théorie de la clinique lacanienne pas sans la théorie de la clinique freudienne

Depuis la dissolution de l’Ecole freudienne de Paris en 1980, et la disparition de Lacan l’année suivante, un certain nombre d’écrits reviennent régulièrement pour soutenir cette possibilité. La lecture d’un certain nombre d’articles laisse même envisager que l’invention du noeud borroméen et de ce qu’il montre de la théorie de la clinique psychanalytique avec Lacan pourrait permettre l’abandon pur et simple des catégories de névrose, psychose et perversion. [1]
Le propos de leurs auteurs – qui traitent tous du statut du savoir psychanalytique dans la psychanalyse -, souligne en fait une seule et même chose : on ne voudrait décidément rien savoir de ce qui s’invente.

Lacan cependant invente RSI (Réel, Symbolique, Imaginaire). Qu’aurions-nous besoin, dorénavant, interrogent ceux-ci, de maintenir la théorie de la clinique freudienne névrose, psychose et perversion, jugée trop médicale et surtout incompatible avec l’invention que promeut la psychanalyse lacanienne avec le ternaire de Lacan : RSI ? Plus encore cette théorie de la clinique et ce ternaire ne s’avèrent-ils pas bons à penser en exclusion définitive l’un d’avec l’autre ?
C’est sur cette question que je me suis mis à rechercher comment Lacan, dans les toutes dernières années de ses interventions publiques et de son enseignement, autour des années 1975, parlait et de la théorie de la clinique et d’RSI. Qu’ai-je (re)trouvé?
Qu’il en parlait… ensemble ! Loin de laisser de côté la classique et freudienne théorie de la clinique, voire de chercher à l’abandonner lorsqu’il parle d’RSI, loin de négliger RSI lorsqu’il aborde la théorie de la clinique susdite, c’est impliqués l’un avec l’autre, imbriqués l’un dans l’autre qu’il avance ses remarques.
Je pourrais ici prendre plusieurs exemples ; un seul, je pense, suffira à faire entendre la simultanéité que j’évoque.
Nous sommes aux Journées de l’Ecole freudienne de Paris de novembre 1975. [2] Lacan est amené, comme d’habitude, à conclure. Entre autres choses, il fait savoir ce qu’il lui est venu à la suite d’une communication qui portait sur la perversion.

De quoi s’agissait-il ?

« Il s’agissait de la Verleugnung et de la perversion. A cette occasion, je me suis aperçu que le terme de <<désaveu>> que hélas  j’ai sanctionné moi-même, n’était pas approprié. A la vérité, je l’ai sanctionné mais ce n’est pas moi qui l’ai avancé. Je crois que le terme de démenti est plus approprié. »
Que constate-t-on ? Que Lacan ne rechigne pas à parler de la théorie de la clinique freudienne névrose, psychose et perversion, et ce toujours en cette époque tardive de son enseignement, en plein « Noeud-bo », à une période donc où le ternaire RSI pourrait rétrospectivement sembler avoir envahi exclusivement tout le paysage lacanien.  Pourquoi démenti ?  La suite l’explicite.

« Un démenti, d’où peut-on le recevoir ?  On ne peut le recevoir que du réel, et c’est bien en quoi la vérité y est intéressée, parce que la vérité, je l’ai dit, ne peut que se mi-dire, mais elle ne peut concerner que le réel. C’est de cela qu’il s’agit. »
Le démenti, le sujet le reçoit comme une découverte, et ce qui se découvre pour lui à cet instant lui arrive dans un rapport subjectivement spécifié au réel, un rapport <<certain>>:

Le rapport de ce démenti avec le réel est certain.
Pour préciser cela, Lacan traite d’un concept théorique de la théorie de la clinique freudienne avec ses propres catégories: le réel et la vérité qui, pour lui, lui est attenante.  Même si elle ne peut que se mi-dire, elle est tout de suite <<intéressée>> lorsqu’entre en jeu la question du réel.
Mais si Verleugnung, traduit désormais par démenti, un démenti qui est reçu par le sujet en provenance du réel, a amené Lacan à introduire son ternaire par la dimension du réel, il ne peut en rester là et c’est l’ensemble d’une structure de la théorie de la clinique freudienne, la perversion, qui va être mesurée à l’aune de son ternaire.  Il faut d’abord en passer par le névrotique, l’aspirant pervers, pour dégager l’enjeu.
« (…) C’est vrai, la perversion existe mais, chose étrange, nous ne savons pas comment. Nous savons seulement que le névrotique aspire à y trouver sa satisfaction et qu’y aspirant, il n’y réussit pas. »
Avec le névrotique l’imaginaire fait retour.  Lacan peut dès lors revenir à la perversion, maintenant dans un double rapport, et à R. (un rapport d’inclusion) et à I. (un rapport de… non-rapport, une exclusion).

« Est-ce à dire que la perversion est de l’ordre de l’imaginaire? Certainement pas puisqu’aussi bien comme je l’ai dit tout à l’heure, la perversion à l’occasion est incarnée. Elle l’est même souvent. C’est peut-être en quoi elle participe de quelque transgression.

Mais elle participe aussi du même coup de quelque mirage, puisqu’aussi bien c’est à quoi ai-je dit, le névrotique aspire. Ce qu’il y a d’inouï, c’est qu’il espère y atteindre.

C’est bien en quoi on voit que la vertu de l’espérance est sans espoir. »

Ainsi Lacan, loin d’abandonner ici, mais encore ailleurs, les structures de la théorie de la clinique freudiennes, les conserve pour s’en servir dans le repérage des coordonnées de son ternaire RSI.
La théorie de la clinique psychanalytique de Freud n’est pas abandonnée, elle est interrogée à partir de sa propre expérience de la théorie de la clinique, et à condition de laisser cette théorie de la clinique travailler avec RSI, mais  travailler comme l’on dit qu’en vieillissant un meuble “travaille”…
Contemporaine des Journées de novembre 1975, la première séance du 18 novembre 1975 du séminaire Le Sinthome, confirme notre enquête.
A ce séminaire, Lacan maintient ensemble ternaire RSI et théorie de la clinique freudienne.
« Ce n’est pas que soient rompus le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel qui définit la perversion, c’est qu’ils sont déjà distincts et qu’il en faut un quatrième qui est le sinthome en l’occasion, qu’il faut supposer tétraédrique ce qui fait le lien borroméen, que perversion ne veut rien dire que version vers le père est qu’en somme le père est un symptôme ou un saint-homme comme vous le voudrez. » [3]
Dès lors, on constate que Lacan ne paraît pas avoir été tenté, même sur le tard, de prendre l’option que certains auteurs lacaniens suggèrent dans leurs propos : faire rupture avec la classique théorie de la clinique freudienne, névrose, psychose et perversion, au profit d’une théorie de la clinique d’RSI.

Ainsi qu’il l’a toujours mis en oeuvre depuis la conférence du 8 juillet 1953, Le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, [4] il traite de l’un des trois registres pas sans les deux autres, comme il aborde l’une des deux théories de la clinique en question, mais pas sans l’autre. Il cherche ainsi à tirer le maximum de profit heuristique. Sa méthode consiste, quoiqu’il arrive, à ne pas lâcher la théorie de la clinique psychanalytique de Freud. Les structures de la théorie de la clinique existent dans le discours, névroses, psychoses, perversions s’y rencontrent, mais comment elles existent, cela est un peu plus difficile à cerner. On sait que cette remarque est particulièrement vraie pour la psychose et la perversion. Concernant la perversion, en ces Journées de novembre 1975, Lacan fait part de cette difficulté, qui reste entière.

Paris, juin 2005/avril 2007/mai 2014.


[1][1] Cf.entre autres B Casanova, Eclats de clinique in la Revue du Littoral n°42, EPEL, Eclats du fétiche.

[2] Lettres de l’Ecole freudienne de Paris. Lettre n° XXIV

[3] J. Lacan, Le Sinthome, séminaire 1975-1976, inédit, 1ère séance du 18 novembre 1975

[4] J. Lacan, Le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, conférence inédite du 8 juillet 1953

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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