Jouissance versus désir

A ne pas se préoccuper plus que ça de son désir, à être au contraire fasciné par le son des sirènes les plus branchées, incroyablement « tendance », qui lui susurrent quotidiennement dans le cornet ou l’époustouflent de paillettes jetées droit dans ses mirettes, et ce à tous les coins de rues : « jouis », « jouis », « jouis mon petit, ma petite, jouis sans t’arrêter, et surtout ne te retourne pas », l’humain de l’Homme prend le risque de se dissoudre dans un re-naturalisation artéfactuelle de la culture où l’objet du besoin, seul admis au temple de la jouissance, aura remplacé l’objet du désir, relégué, lui, au magasin des accessoires pour handicapés de la glande…

On est déjà très loin d’un propos tel que celui qui va suivre, articulé par Jacques Lacan, dans son texte L’agressivité en psychanalyse[1], sous-titré Rapport théorique présenté au XIè congrès des psychanalystes de langue française, réuni à Bruxelles à la mi-mai 1948, où l’être de l’Homme n’était encore, si l’on peut dire, que « déchiré » :

Chez l’homme « affranchi » de la société moderne, voici que ce déchirement révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde. C’est la névrose d’auto-punition, avec les symptômes hystérico-hypocondriaques de ses inhibitions fonctionnelles, avec les formes psychasthéniques de ses déréalisations de l’autrui et du monde, avec ses séquences sociales d’échec et de crime. C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux.

Telle était alors la tâche d’un psychanalyste, face au névrosé de cette époque, révolue, amenant le sujet à s’occuper de son désir pour qu’une jouissance, la sienne, devienne possible, mais une jouissance qui ne soit pas sans le désir. Une jouissance, on peut l’écrire ainsi, passant le désir, une jouissance lieu de passage dudit désir.

Nous ne sommes plus aujourd’hui, 66 ans plus tard, dans le même monde. La culture, la civilisation qui se construit sous nos yeux, se veut celle d’un monde où la jouissance enfin s’autonomiserait, se libérerait – définitivement, irréversiblement de préférence -, du désir. A tout le moins, elle le croit, le promeut, veut l’imposer. Enfin se débarrasser de cet « emmerdeur » : le désir.

Nous avons affaire à deux logiques : celle d’un monde « normal », c’est-à-dire névrotique freudien, avec le pacte comme lien social et qui réfère à la parole ; celle d’un monde néo-formé, c’est-à-dire pervers post-lacanien, avec le contrat comme lien social et qui réfère, lui, à l’écrit. La défaite (provisoire ou définitive) de la pensée marxienne, marxiste ou marxisante et la victoire (provisoire ou définitive, ici peu nous chaut) de la pensée du libéralisme économique triomphant, ouvrent une voie royale à la logique perverse du contrat.

Jadis, l’échange était un pacte. Le pacte était tout particulièrement un pacte de solidarité, comme l’a si bien décrit et analysé le sociologue et ethnologue français Marcel Mauss (1873-1950). Mauss est celui qui rendit clairement compte de ce qu’était le phénomène social dans sa totalité : dans son Essai sur le don, il montra l’importance du don comme origine de l’échange.

Aujourd’hui domine le contrat. La différence ? Eh bien, le contrat, c’est quelque chose qui n’est plus organisé sur la solidarité des partenaires, mais, au contraire, sur leurs conflits, leurs concurrences, leurs trahisons, leurs coups bas, leurs astuces, leurs ruses, le talent de leurs avocats…

En conséquence de quoi, l’on assiste à une véritable mutation du rapport au semblable. Cette mutation brise toute solidarité au profit de la concurrence et, surtout, de l’agressivité qui se développe à outrance. Celle-ci, d’ailleurs, ne peut qu’amener, évidemment, dans cette nouvelle donne, les perdants, et les laissés pour compte, à réagir violemment, dans des actions sanglantes et terroristes, cherchant ainsi à remettre en place et à revivifier des solidarités ancestrales.

Dans ce cadre-là, qu’est-ce que l’identité ? Autrefois, l’identité était organisée à partir d’une reconnaissance de soi par…l’Autre, à écrire avec un grand A. C’est-à-dire par une figure autre que le semblable, différente du semblable. Cette figure représentait un altérité radicale, l’Autre…comme l’écrit Lacan.

L’identification se faisait nécessairement par des traits spécifiques à haute valeur éthique très marquée : l’honneur, la dignité, le courage, le sacrifice, le don de soi. L’exemple princeps en fut le chevalier.

Au XIXè siècle, tout change, le chevalier laisse la place, non sans heurt, à une nouvelle figure du décollage économique et donc de l’essor du capitalisme, le financier. Ce qui va valoir, alors, comme reconnaissance de soi, pour le capitaliste et, par extension pour tout un chacun plongé, nolens volens, dans ce régime, c’est l’accumulation du capital. Cette reconnaissance, vous l’aurez remarqué, ne peut, ne doit se faire que par l’autre, écrit ici avec un petit a. L’autre est ici le semblable. Etant celle du semblable, elle est aussitôt fragile, temporaire, sujette à caution, de plus en plus incertaine et susceptible, donc, d’annulation à tout moment.

La logique de cette nouvelle reconnaissance est ainsi implacable. Comme elle n’est jamais suffisante, car reposant sur un capital relatif toujours en mouvement, et un capitaliste à qui on ne peut accorder sans méfiance sa confiance, la logique est une fuite constante en avant : un besoin d’accroître sans cesse le capital, sans aucune limite à cet effort.

Alors que la reconnaissance selon l’ancien régime, elle, était acquise une fois pour toutes. A partir du moment où vous vous étiez fait reconnaître par un certain nombres de vos qualités, votre admission à un certain « statut » était, non seulement admis, mais définitif.

Le sujet du capitalisme d’aujourd’hui, le sujet libéral, si on peut l’appeler comme cela, par exemple, c’est un sujet qui court sans cesse après cette reconnaissance. Il est, de plus, gravement exposé à tous les aléas du devenir propre de l’économie. Il risque donc, à tout moment, d’être ruiné, de se retrouver en prison. En un mot : de disparaître ! Car, comme on le constate, le libéralisme économique, c’est quelque chose qui tend plutôt à produire des effets de dissolution du lien social.

Donc deux logiques, autrement dit : l’une, ancienne, était fondée sur l’assomption définitive du trait qui lui assurait l’identité ; l’autre, l’actuelle, s’organise par la quête incessante des marques d’une identité fuyante, provisoire, qui ne vaut plus que dans le regard du semblable. Qui plus est, cette identité ne peut plus être validée que par un effet de masse, dans un appel déchirant à la reconnaissance publique, de préférence médiatique, qui ne sera, de plus, cerise sur le gâteau, jamais acquise définitivement…

Il faut savoir que les non-dupes mettent tout en œuvre pour que cette seconde logique prévale, eux qui ne souhaitent qu’empêcher le sujet d’avoir un quelconque recul sur ce qui lui arrive. Et ils ne veulent qu’un chose, que les manifestations de la jouissance dominent. Elles doivent dominer, et le monde, dès lors, ne doit plus être régi par le refoulement, c’est-à-dire par le conflit avec le désir refoulé.

Ainsi, ils travaillent pour que la participation à la vie en société, ce qu’on appelle le lien social, ne passe plus par le partage d’un refoulement collectif, illustré par le us et coutumes de la culture, mais, tout au contraire, ils oeuvrent pour que tout un chacun se rallie à une sorte de fête permanente où chaque sujet doit se trouver convié.

Ils leur faut, alors, faire tout pour maintenir le sujet dans une course sans fin à la jouissance. Condamné à une perpétuelle jeunesse , comme à une jouissance à lui imposée, ledit sujet finit quand même par ne pas aller très bien.   Il ne se porte pas bien du tout, il est plutôt d’ailleurs porté, car cette jouissance à lui imposée n’est plus régulée à partir d’un lieu Autre, mais d’un semblable au miroir. Le sujet est alors progressivement poussé en plein désarroi, car, en ce régime, il manque de repères. Le sujet souffre, ce qui se cerne et se traduit par une fatigue quotidienne croissante et incessante à tout âge, et une anxiété qui tend progressivement à se généraliser. Le sujet entre bientôt dans une véritable angoisse qui l’étreint, et où son désir lui apparaît dans une parfaite confusion avec sa jouissance. Il se demande : « …mais, qu’est-ce qu’on me veut à la fin ? » Va-t-il réagir ?

Malheureusement, peu de sujets sont enclins ou, à fortiori, avides de préserver leur singularité, à part ceux qui, bien sûr, prennent courageusement le chemin de l’analyse. Il y faut, quoiqu’en pensent les non-dupes détracteurs de la psychanalyse, un certain courage, là où ces derniers n’y voient qu’un aveu de faiblesse, voire de folie, ou, plutôt, il y faut un courage certain à cause même, aujourd’hui, de ceux-là.

Bien au contraire, le sujet ordinaire, on le voit plutôt se mettre en quête de toutes les identifications collectives au sein desquelles il pourra venir jouissivement se dissoudrecomme sujet. Le soulagement d’être pris en charge, de confier à des organisations religieuses, étatiques, culturelles, politiques, syndicales, psychanalytiques, la direction de son existence, est plus d’actualité que jamais. Hélas… !

L’idéal du libre choix de la démocratie n’engage pas, nécessairement, du point de vue psychique, le sujet vers un état très satisfaisant ou heureux. Car l’aspiration moutonnière de nos contemporains est là, bien là, pour nourrir en nous comme un certain désespoir. Rien à attendre, sinon, le pire, sans doute ; regardons l’Histoire. Ne serait-ce que celle du XXè siècle. Elle y suffit largement. Les dictatures sont arrivées, légalement, au pouvoir ! Qui disait (Churchill ?) « le pouvoir ne se prend pas ; il se ramasse ! » ?

Le pouvoir, ça c’est quand même un grand morceau de la jouissance. La jouissance du pouvoir ! Vous en reprendrez bien un peu ? Je vous en prie. Non, merci…Après vous !

En nous promettant un monde sans limite, les non-dupes font la promotion du Réel, comme si celui-ci en avait encore besoin. Mais, chose plus radicale, d’un Réel qui ne serait plus sexuel. D’un Réel qui serait pure jouissance, commandement même de cette jouissance, littéralement a-sexuelle, pure jouissance des organes, pure jouissance organique, ou de l’organique, sui generis, une sorte de jouissance idiote, ou jouissance de l’idiot comme l’appelait Lacan (c’est, nous le savons, ce que le mot « idiot », littéralement, désigne : quelque chose d’auto-référé, masturbatoire, sans l’Autre). Le lien que nous entretenions avec le réel s’en trouve, dès lors, gravement perturbé, voire compromis. En quoi ?

Traditionnellement, freudiennement et lacaniennement parlant, nous avions trouvé une modalité pour faire lien avec cette dimension infernale du Réel. Classiquement, mais encore aujourd’hui, l’inconscient en psychanalyse est polarisé par le sexuel, la question de l’énigme du sexuel qui régit le monde humain et sur lequel celui-ci repose. C’est son noyau dur, le sexuel. Et cette modalité avait jusque-là un nom, dans la psychanalyse. On l’appelait la castration. La castration, c’était  – c’est encore, rassurez-nous, pour quelques-uns, toujours valable -, une bonne manière de nous concilier avec le Réel. Une façon de parer à l’effroi qu’il suscite, de lutter contre sa toute-puissance, de ne pas sans cesse subir son traumatisme.

Mais, si les non-dupes gagnent cette formidable bataille qui semble déjà engagée,  – par les moyens du scientisme tiré de la science ou du dogmatisme-fanatisme retrouvé des religions -, le Réel n’aura plus rien à nous dire, et à nous dire de l’énigme du sexuel  – c’est-à-dire, je le répète, sur l’essence même de ce qui fait que le monde humain est humain et non pas seulement animal ou biologique -, le Réel n’aura plus qu’une chose à faire,… c’est à nous commander ! Il fonctionnera alors exclusivement sur le mode impératif, tel un impératif catégorique dans le style bien connu, ici, je pense, de ceux d’Emmanuel…Kant, sur lesquels, comme vous savez, repose notre bonne vieille morale des familles, rebaptisée aujourd’hui, comme par honte professionnelle, je veux dire une honte qui nous revient par les milieux professionnels, de la médecine et de la santé, principalement. Parce que, la honte  – même morale -, ça vient toujours du corps, d’avoir un corps…, qui plus est un corps sexué,…  Notre bonne vieille morale, donc, rebaptisée : « l’éthique ». Un coup de badigeon, et ça repart !

Le sexuel, c’était ce domaine, ce champ où la possibilité était donnée d’y creuser un lieu où le sujet pouvait se mettre à l’abri. A l’abri du Réel, précisément ! Si du Réel, les non-dupes s’ingénient à nous retirer le sexuel pour que la jouissance tourne rond, celle-ci risque fort bien de tourner en rond  (c’est bien sûr le fameux cercle dit vicieux…), voire de tourner court. Et de tourner court en virant tout bonnement… à quoi ? Eh bien en virant tout bonnement à la psychose.

Parce que, avec un Réel hors-sexe, avec un Réel qui n’a plus d’autre voie (ie et ix…) que de se faire l’impératif de la jouissance en disant au sujet : « jouis », nous sommes toutes voiles dehors entrés dans un dispositif parfaitement psychotique où tout ce qui émane du Réel n’intervient qu’au titre d’un commandement.

Quel est le grand trait, le trait principal, du monde psychotique, sinon celui-ci : des éléments littéraux, des éléments signifiants donc, viennent à prendre place dans le Réel. Ils ont largués les amarres, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus corrélés à l’interdit sexuel, autrement dit ils ne sont plus corrélés à ce qui peut venir les sexualiser. En conséquence de quoi, ils ne peuvent plus faire retour en formant support à une relance de la question sexuelle, du sexuel, de la sexualité. Il sont plombés, décapitonnés, largués dans le Réel, en dérive folle…et affolante.

Qui avait jusque-là cette fonction, dans notre société, de sexualiser l’impossible, c’est-à-dire le Réel ? La réponse, c’est : le père. Le service inestimable qu’un père peut rendre à ses enfants, c’était de leur faire savoir qu’il y a un impossible. Aujourd’hui ce père-service, ne fonctionne plus !

Quel moyen utilisait-il, ce père, pour leur faire savoir l’impossible ? L’interdit de l’inceste était ce moyen, dans la réalité même. Cette dimension de l’impossible que le père était chargé de faire apercevoir aux enfants, c’était la condition même du désir qu’il mettait alors en place pour ceux-ci. Mais si le sujet était bien trop souvent condamné au symptôme, à produire du symptôme et à se résoudre à l’échec, le père avait cette fonction de le relever en lui ouvrant la voie lui permettant de cultiver l’impossible.

C’est ainsi que je comprends  la formule de Lacan, proposant de « se passer du Nom-du-Père à condition de s’en servir ». Car cette formule, arrêtons-nous y un moment. Que dit-elle ? Elle témoigne de ce qui pourrait être, de facto, un progrès subjectif à cet égard. C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que celui-ci, ce progrès, pourrait consister, non plus à célébrer le père comme il est fait dans la religion, ou même à vouloir simplement, mais radicalement, l’annuler comme nous le faisons actuellement et ce, depuis quelques décennies quand même, mais, même si cela paraît un peu bête à le dire comme ça, ce père, cela pourrait consister : à en tenir compte… !

Car cette prise en compte – qui comporte inéluctablement une mise en place logique de l’impossible -, elle seule, réfléchissons bien, est en mesure d’accomplir le transfert. Et comme l’on prend de moins en moins en compte le père  – pour le dire vite -, eh bien, il ne faut pas s’étonner outre mesure, que le transfert c’est ce qui se « liquide » (comme l’on disait autrefois), c’est ce qui s’accomplit aujourd’hui le plus difficultueusement, dans l’analyse notamment.

Liquider, accomplir le transfert ne signifie en rien qu’après tout serait permis, mais seulement qu’on pourrait aboutir à un reconnaissance simple, directe, incontournable, de ce que sont fondamentalement les lois du langage – c’est en somme ce que veut dire « Nom-du-Père » chez Lacan -, dans le monde humain, à ce titre parfaitement, et au sens strict,  un monde dé-naturé par ledit langage.

Si le père est aujourd’hui invalidé dans ce nouveau monde des non-dupes aux petits pieds, qui peut le remplacer pour y accomplir ponctuellement sa fonction défaillante  mais, ô combien, nécessaire ?

Seul, à notre sens, et pour le moment, le psychanalyste a en charge, gravement, cette fondamentale fonction d’humanisation de l’homme aujourd’hui défaillante parce qu’attaquée par l’idiotie non-dupienne.

Le psychanalyste s’y prend comme toujours il s’y est pris depuis Freud : il fait exister ce lieu de recel dont nous avons parlé auparavant, ce lieu vide qui va permettre à un sujet d’organiser sa parole. Car sans cette organisation, sa parole reste incohérente, en souffrance.

A chaque fois, à chaque cas, nous, les psychanalystes, que constatons-nous ? Nous constatons la surprise du sujet. Laquelle ? Celle de venir, comme ça  – ça a l’air de rien n’est-ce pas ? -, de venir parler sur un divan à quelqu’un qui, ça c’est fort !, ne lui répond pas la plupart du temps, et de constater quoi ? De constater que cette parole, dont il n’est en somme que le support, se met à s’organiser, pour ainsi dire, « toute seule » ! Ca, croyez-moi, ça stupéfiait un dénommé Lacan, et jusqu’à la fin… !

L’analyste est celui qui peut redessiner un contour du sujet, lui redonner une place. Il en a ce pouvoir de par la position qu’il tient et le temps d’avance qui le caractérise du fait de sa propre analyse. Mais cela est surtout valable pour tout sujet qui aurait déjà spontanément repéré qu’il avait encore une place à occuper, ou une potentialité de sujet à réaliser. Malheureusement, nous voyons arriver à nos cabinets des patients pour lesquels cette possible place de sujet ne l’est plus que comme en pointillés, voire même comme si elle était déjà presque, voire plus, effacée. C’est dans ce cas de figure  – qui croyez-moi, se multiplie -, que le fonctionnement de ces sujets témoigne d’une parole qui, étrangement, ne dit plus rien ou d’une parole énoncée par ceux-ci qui ne peut plus jamais faire acte !

Je suis, comme vous le voyez, très pessimiste, car l’existence acquise par un sujet, nous le constatons, cherche bien trop souvent, ensuite, à s’annuler. Etre optimiste, serait de considérer que l’existence non advenue pour un sujet cherche, elle, irréductiblement, à se manifester. Et ainsi, qu’il reste toujours, en principe, une partie du sujet qui, bien qu’étouffée, ou précisément parce qu’étouffée, est en souffrance et qu’il y a donc, en celui-ci , quelque chose qui demande à exister, c’est-à-dire, en nos termes, à devenir sujet.

L’inconscient, contrairement à ce que s’imagine le névrosé, n’est pas une affaire singulière, ni la castration n’est une affaire privée. Lacan l’a énoncé sous cette forme en disant : « l’inconscient c’est le social ». Ce qui signifie que, pour Lacan, les modalités de la castration sont toujours d’ordre collectif. Sinon, comme nous le savons, pas de désir possible en ce monde humain. Car ce que le désir, humain, a de paradoxal tient à ce qu’il est parfaitement tributaire du rejet d’un objet. La singularité du sujet tient à ce refus électif d’un objet, quelconque, mais toujours le même. Qui n’a pas observé tel enfant refuser obstinément de manger tel morceau de viande, ou tel légume, ou refuser de mettre tel vêtement  – toujours le même -, à l’opposé des objets, bien acceptés, et susceptibles de le satisfaire. C’est ici rencontrer un point fixe organisateur de la subjectivité de l’enfant,  qui se résout en cet irréductible « surtout pas ça ! ».

Ainsi, la singularité du sujet est attachée, rigoureusement, précisément, à ce refus et nullement, comme on le croit ordinairement un peu vite du côté de la psychologie dite de l’enfant, à la diversité de ses choix dits personnels.

Dès lors, avec cet objet en tant que perdu, le sujet humain ne peut que manquer son être, puisque ce serait, à contrario, avec celui-ci qu’il le retrouverait, cet objet perdu-retrouvé étant ce qui pourrait alors assumer la permanence de son être. Ce n’est pas ce qui se passe et c’est ce qui constitue le monde en tant qu’humain. Le sujet ne persiste alors dans son existence singulière que, – je souligne -, que parce qu’il manque son être ! C’est ici, je le rappelle, toute la distinction qui peut se lire déjà dans Freud lorsque celui-ci distingue, das Ding, qui est très exactement la Chose, cet objet perdu, de die Sache, qui est la chose ordinaire, l’objet courant de satisfaction ordinaire. On sait que Lacan nommera et écrira, quant à lui, objet petit a, cet objet perdu, ce das Ding de Freud. Déduisons donc que Lacan fait de cet objet petit a, « cause de notre désir », comme il dit, un objet qui ne fait pas partie de notre réalité – il l’a appelé aussi, entre autres, l’extime, puis enfin le plus de jouir -, mais que nous avons à reconnaître comme situé dans le Réel.

A la question « que suis-je ? », la psychanalyse nous amène à reconnaître que ce qui constitue notre être, c’est précisément cet objet radicalement, irréversiblement perdu, qui est hors réalité, conséquence de notre prise dans le langage, et qui sera le mur infranchissable sur lequel  viendra sans cesse buter le flux des signifiants  – des mots pour le dire simplement, bien qu’un peu vite -, en même temps qu’il viendra fonder pour le sujet que vous êtes sa part définitive et secrète, puisque de vous-même ignorée.

C’est très précisément ce dispositif que je viens de décrire que vise à détruire ou, à tout le moins, subvertir la non-duperie ambiante. En procédant comment ? En faisant une promotion acharnée pour un hédonisme débridé et sans limite.

L’économie psychique proposée par les non-dupes n’est plus celle qui se centrait sur l’objet perdu et ses représentants ; non, et bien au contraire, il s’agit d’une nouvelle économie psychique organisée par la présentation d’un objet déclaré dorénavant parfaitement accessible, promettant une jouissance sans fin dans tous ses accomplissements les plus divers.

Un trait caractéristique de cette nouvelle économie proposée au psychisme, c’est qu’elle est en parfaite harmonie avec l’économie dite de marché du libéralisme à tout crin qui se développe aujourd’hui pour notre plus grand bien et notre « avenir meilleur »… Ce qui est proposé pour le sujet, c’est ce qui est  proposé pour la société. C’est la même chose. Les idéologies qui sous-tendent  les deux mouvements propositionnels, sont identiques.

Autre trait commun : personne n’est responsable de leur imposition, chaque idéologie, celle pour le bien jouissif du sujet, celle pour un avenir meilleur du citoyen-consommateur-usager, est strictement anonyme. C’est tout à fait frappant. C’est la faute à personne, c’est comme ça, on ne sait plus d’où ça vient, qui a commencé à dire « qu’il fallait » que ça soit comme ça et pas autrement… Les deux idéologies n’ont font d’ailleurs plus qu’un seule, redoutablement active, sans nécessité d’avoir une voix pour en faire la promotion, sans l’obligation d’y trouver un auteur, sans non plus de révélation d’aucune sorte  – ce qu’avaient été beaucoup d’idéologies auparavant -. Une pure logique en marche, « c’est comme ça » disent les non-dupes de service, une logique d’autant plus galopante et efficace qu’elle a décrétée qu’il n’y avait plus d’impossible !

Avec le développement d’un monde dit virtuel, nous finissons par ne plus très bien savoir où est la différence entre la réalité et le virtualité. Et le Réel est devenu pour nous une dimension hautement improbable. Comment je sais que je suis dans le vrai ou en représentation ? Vieille question, mais aujourd’hui, celle-ci prend une toute autre tournure. En effet, avons-nous vraiment les moyens de savoir ce qui est réalité ou virtualité ? Jadis, le champ de la réalité, c’était simple à définir : c’était le champ borné par le Réel. C’était même ce qui le fondait. Le libéralisme à tout crin, au niveau collectif comme au niveau subjectif nous propose une réalité qui ne soit plus bordée par un réel. Quelle conséquence en attendre : celle-ci. Je ne sais plus alors si je suis là, comme disent les enfants  « pour de bon », ni même si je fais ici quelque chose plutôt que rien.

Chacun est fortement incité à devenir cet homme nouveau qui doit obligatoirement participer à cette société pour laquelle un seul trait identitaire nous est réclamé : participer à la jouissance de l’objet, toujours disponible via Internet, dans une communauté de jouissance, communauté d’un certain style de partage qui exclut toute restriction ou limitation à l’idéologie de jouissance sans limite.

Chacun/chacune est impérativement amené à renoncer au Réel, Réel à partir duquel, jusqu’à aujourd’hui se creusait un trou avec la perte de l’objet et permettait ainsi d’y trouver, pour chacun/chacune, son trait identitaire dont les référents pouvaient aller se loger dans une langue, chez un ancêtre, ou encore au sein d’un idéal. Non, le trait identitaire, les non-dupes veulent que nous le trouvions désormais dans l’objet accessible, l’objet de jouissance. Ainsi, il faut savoir que le retour n’est pas loin. C’est celui qui fait que l’humain n’a plus lui-même qu’à s’identifier audit objet pour exister, et on le voit, jusqu’à l’écoeurement, s’exposer lui-même, dans sa vie privée, comme sur le marché du travail, à être traité, à son tour comme quoi ? Eh bien à être traité à son tour comme objet de jouissance, corvéable et jetable à merci, après usage.

Nous sommes sommés de nous noyer constamment dans la recherche de la jouissance immédiate. L’homme ne fabrique plus sa subjectivité à partir de son désir, il est, en quelque sorte, fabriqué, formaté en son Moi pour s’insérer, sans perte, dans le circuit de consommation de la jouissance sans limite. Cette sorte d’homme libéral que nous concoctent les non-dupes doit nous assurer du bien-fondé de notre jouissance, dans un monde où nous n’aurions plus la nécessité d’être contraint à payer le prix de notre désir. Il s’agit bien là, vous l’aurez compris, d’un monde sans désir où tout doit - je souligne doit – où tout doit devenir jouissance. Plus besoin, dans ce monde du sujet « parlant », du parlêtre comme disait Lacan. Seuls les clients-consommateurs-usagers y ont leur place, muette, de préférence, sinon à tenir, reproduire, promouvoir, le même discours, en boucle, qui les a « fabriqués », un discours qui invalide toute parole un peu subjectivée, subjectivante. Un discours de marques à la mode y suffit. Saint Chevillon, saint Dior, saint LVMH , saint BMW, priez pour nous….

Doit-on se réjouir de cette universalisation dans une mise au diapason des satisfactions jouissantes ? Doit-on se réjouir de cette primauté accordée-imposée, enfin, diront certains, au sujet hédoniste dans une communauté organisée par l’individualisme exacerbé et la concurrence de chacun contre tous ? En un mot, comme en cent, le libre cours de la jouissance va-t-il enfin l’emporter sur l’irréductible tourment du désir ?

Comment, cette joyeuse perversité polymorphe  – que l’on n’attribuait jadis, freudiennement, qu’aux seuls enfants -,  peut durer, et à quel prix ?! Doit-on s’attendre, par exemple, – ici de nombreux exemples dans l’Histoire -, à un retour à l’ordre moral et au bâton, qui frapperait d’un même coup et la jouissance et le désir ? Ce n’est pas impossible.

Mais pour ceux qui sont avertis, précisément par cette expérience et cette discipline appelées, depuis Freud, psychanalyse, on peut entrevoir quelle voie leur est possible, quelle voie leur est offerte. Il s’agit de la voie qui tenterait de se frayer un passage entre l’ancienne névrose freudienne récurrente et la l’irréversible fuite en avant dans l’actuelle perversion généralisée.

Mais en est-il encore temps ?

***


[1] Jacques LACAN, L’agressivité en psychanalyse, in Ecrits, Seuil, p.124.versusver

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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