Femmes en prostitution, une approche psychanalytique

Conférence donnée à l’association « Aux captifs la libération », le 25 mai 2013

Une approche psychanalytique

La prostitution féminine, c’est l’absence d’un amour présent dans le réel. La prostituée n’entre pas, pour elle-même, dans la délicieuse tromperie de l’amour. L’amour, c’est ce qu’elle refuse et pourtant c’est ce dont elle souffre au plus haut point. Mais, il ne doit s’agir que de sexe tarifé, d’un échange marchand. Exit l’ombre même de l’amour. L’amour est un danger mortel. La femme prostituée piège le fantasme de l’homme dans le sien propre,…contre de l’argent. Elle ne se considère comme femme que, parce qu’anatomiquement elle est une femme. En réifiant son corps, elle fait croire qu’il n’y a pas de mur entre l’homme et la femme, qu’une femme, elle en l’occurrence, est devenue accessible, atteignable par un homme, lui, le client. Et que le rapport sexuel, le rapport entre les sexes existe, puisque que le coït est accepté. Qu’il lui suffit, à lui, de payer son prix. Mais où est donc la prostituée en tant que femme,…qui plus est, sujet femme ?

Elle semble s’être absentée. Peut-elle revenir…?

Je parle à partir des dires de Brigitte, Marie, Corinne, Martine, Alice et de quelques autres.

Je suis un psychanalyste parisien, qui pratique la psychanalyse depuis quarante ans et reçoit à son cabinet des personnes prostituées, des femmes pour la très grande majorité des cas.

Il existe souvent, mais voilà, pas toujours, un traumatisme, ou plus précisément, en termes freudiens, un trauma sexuel précoce chez la majorité des femmes prostituées. (Le traumatisme s’applique à l’événement extérieur qui frappe le sujet, la cause traumatisante, le « trauma » désigne l’effet produit par cet événement chez le sujet, et plus spécifiquement dans le domaine psychique, avec son cortège des notions d’amnésie, de refoulement, d’après-coup, de latent et de manifeste).

Ce trauma concerne ce que nous appelons « le féminin », pour le distinguer de « la féminité ». Jacques Lacan, à l’œuvre duquel je me réfère ici, introduit un nouveau paradigme, un nouveau modèle dans l’histoire de la psychanalyse : R.S.I., Réel, Symbolique, Imaginaire. L’imaginaire, c’est tout ce qui réfère à l’image, à la représentation ; le Symbolique, c’est tout le champ de la parole et du langage, le signifiant, le mot, le verbe y règnent en maître ; le Réel, c’est tout ce qui échappe au deux registres précédents. Ce qui est réel, n’a pas d’image possible, ni ne peut se formuler, se dire, se parler. (Pour mémoire, le modèle freudien, c’était, pour la Première Topique : Préconscient-Inconscient-Conscient ; pour la Seconde Topique Moi-Ca-Surmoi). La féminité est une construction qui fait appel à l’imaginaire, celui d’une époque, celui d’une culture, celui d’une mode, par exemple. Le féminin, c’est tout autre chose. C’est du réel ! Il y a donc quelque chose d’impossible à imaginer et à symboliser dans le féminin. Il peut concerner les deux sexes, bien que, majoritairement, il se rencontre chez les femmes.

La féminité c’est de l’image, de la représentation, de l’Imaginaire, le féminin, c’est du Réel. Le centre, l’épicentre peut-être même du Réel. Ce qui fait du féminin un trou ininscriptible par excellence, un quelque chose qui « ne cesse pas de ne pas s’écrire », qui, de ne pas s’écrire, de ne pas s’inscrire, pourtant ne cesse pas. Ne cesse jamais. Ne cesse pas quoi … ? Je dirais, ne cesse pas de nous désigner ce dont on reste captif. Ce dont on reste captif, a un nom, depuis Freud, cela s’appelle : l’inconscient ! Et, l’inconscient c’est très exactement cela, la face de Réel de ce dont on est empêtré. Voilà le féminin ! Cela n’a absolument plus rien à voir avec la féminité, sinon que celle-ci a été inventée pour recouvrir ce trou, cacher, faire oublier celui-là. Refouler celui-là en lui construisant des bords,… appelés dès lors « la féminité » !

Les enjeux inconscients dans la prostitution, pour celles qui se prostituent, font apparaître qu’elles n’ont pas été, enfants, symboliquement reconnues, précisément à l’endroit du féminin. Cela veut dire que ce sont des enfants de sexe féminin qui n’ont pas étés reconnues comme étant le fruit d’un désir accepté, consenti et partagé par les deux partenaires du couple… Le désir, qui les a causées, est un désir qui a été mal assumé, mal accepté, qui a pu paraître une erreur, un accident, voire n’a pas été un désir du tout. Ce sont des enfants dont la présence a été en général ramenée à leur embarrassant corps de chair. Leur féminin s’en trouve comme dénié.

Et, c’est à ce titre qu’elles vont en quelque sorte se trouver littéralement jetées dans l’existence, dans la mesure où n’ayant pas été symboliquement reconnues dans la dimension imaginaire de leur féminité, elles vont chercher à se faire reconnaître, je dirais… dans le réel. Mais de la plus mauvaise manière qui soit, en confondant imaginaire et réel.

Elles cherchent alors à se faire reconnaître dans la réalité comme un objet de désir et un objet de jouissance phallique. En se croyant « libres » de choisir cette curieuse existence. C’est, bien sûr, un leurre. Ce leurre du « libre arbitre » certaines, néanmoins, le  revendiquent, justifiant, aujourd’hui, « leur » prostitution, le « plus vieux métier du monde », dit-on, comme un nouveau métier parce que voulu, décidé, assumé. Il n’y a pas en ce domaine dit du sexe et de l’amour tel que la prostitution les met en scène, les acte, un « libre arbitre » qui tienne longtemps à l’analyse. Ce « métier », cette « profession » qui mettent en jeu, hors désir du sujet-femme, le corps sexué et le corps génital de la prostituée n’est pas un métier ou une profession comme les autres, de ce fait même. L’inconscient et l’histoire de la prostituée, à les prendre en compte, si celle-ci se met enfin à libérer sa parole de ce leurre, de cet imaginaire leurrant, de ce clivage qu’elle se raconte pour « tenir », balayent radicalement et très vite la seule volonté, la seule conscience. La prostituée est agie, plus qu’elle n’agit, par son fantasme inconscient et contrainte par les déterminants de son histoire sentimentale familiale et sociale. Elle peut dire vouloir ça, mais elle ne le désire pas, au sens du désir inconscient dans la psychanalyse. La prostitution en tant que telle n’est pas son objet, c’est un moyen pour s’imaginer recouvrer un objet qui lui échappe en s’éloignant, à chaque passe, un peu plus.

Il n’y a pas de personnalité-type, mais chez toutes ces femmes existe une importante fragilité affective et une certaine immaturité. Ce sont des constantes frappantes. Bien évidemment, toutes ces femmes admettent que l’on n’y entre pas par hasard.

Brigitte me dit que chez toutes ses compagnes d’infortune, les traits dominants sont systématiquement « l’angoisse d’abandon, le rejet, les frustrations affectives intenses et des difficultés d’identification sexuelle ». Toutes les prostituées que j’ai eu à connaître ont été des « abandonnées de l’amour » parental comme me l’a dit si justement, un jour, l’une d’entre elles. La prostitution, un temps, « tamponne », neutralise, étouffe, soûle ladite angoisse.

« Suis-je une femme », dit Alice ? Qui ajoute : « Suis-je un homme ? Un androgyne ? Une travestie ? Un transsexuel ? » La brouille est aujourd’hui totale… Mais, au fond, « qu’est-ce qu’être une femme ?», ajoute Nadia. Nous y voyons là, dans une telle embrouille des sexes et des genres, dans une telle confusion, une preuve, à nos yeux, que ce qui n’a pas été reconnu/, c’est ce que nous appelons « le féminin ». Le féminin, c’est cet « en-creux » qui doit être reconnu et ne peut en aucun cas être comblé par cet « en-plus » de la jouissance sexuelle phallique tarifée à laquelle concourt la prostitution. A quoi s’ajoute une carence quasi-complète de la fonction paternelle vis-à-vis des filles, face à des mères castratrices.

Car les pères ont presque toujours des images d’hommes très faibles et les mères apparaissent alors comme dévorantes et très possessives ; les jeunes femmes, telle Hélène, se trouvent face à elles dans un rapport complexe où se mêle « la haine », dit-elle tout de suite, et, surtout, dramatiquement, une demande éperdue et insatiable d’amour. L’amour, c’est la maladie inguérissable de la prostituée. Et l’amour, c’est la face cachée de la prostitution, pour la prostituée comme pour le « client ». Il y a dans la prostitution, sorte d’exagération extrême de l’image de la femme sur son versant de la féminité, d’une féminité hurlante, une recherche d’identité, c’est-à-dire une quête du féminin. Les importants traumatismes de l’enfance, parmi lesquels le viol par le père ou son substitut ont, la plupart du temps, en ce cas-là, tout brisé du devenir sexuel de la fille, comme m’en témoigne Olivia, « j’ai été violée chaque jour de l’âge de 9 ans jusqu’à mes premières règles, à 13 ans ».

« L’argent, dit Claudine, a pour moi une valeur symbolique qui est censée me permettre une revalorisation par rapport à des sentiments d’indignité et d’infériorité très forts que j’avais éprouvés avant l’entrée en prostitution ». « C’est également, pour moi et pour beaucoup d’autres femmes comme moi, le moyen de faire payer aux hommes un dommage », dit-elle. Elle croit, par cette pratique, acquérir le pouvoir, en fait le phallus imaginaire manquant. Mais, de fait, cet espoir est, à la longue, profondément déçu. « La dépression et le besoin d’excitations sont massifs et quotidiens », ajoute Corinne. « Toutes ces raisons incitent les femmes comme nous à chercher une solution dans la prostitution, car c’est un milieu qui nous met aussi en danger…Et le danger, on connaît…! ». Le danger est une source importante d’excitations, donc de jouissance morbide, nécessaire pour supporter « ça » (cette vie) !

A écouter longuement toutes ces femmes en prostitution, on peut repérer qu’il a existé une hostilité très importante, éprouvée dès la naissance, de la part de l’entourage familial ou social. Une forte concentration d’évènements physiques et psychiques a émaillé aussi l’histoire de leur corps, et la sexualité y a toujours été omniprésente.

Une effraction sexuelle est à l’œuvre (chez Corinne, Nadia, Brigitte, c’est flagrant). Il peut s’agir d’évènements réels comme des incestes (Aurélie), des abus sexuels (Corinne, Martine, Alice) ou de simples paroles, ou des comportements et attitudes méprisantes, abaissantes relatives à la sexualité par des personnes incarnant l’autorité (le père chez Sylvie et Martine, le frère aîné chez Alice, un oncle chez Nadia). Ces paroles et attitudes, souvent insultantes, agissent comme des messages, voire même des ordres, qui pourront pousser la petite fille, parfois beaucoup plus tard, vers la prostitution.

On peut se demander si le comportement ostentatoire, provoquant, de la prostituée, est adressé à quelqu’un ? Toutes ces femmes répondent qu’elles en veulent tout particulièrement et bien souvent à la mère. C’est adressé à la mère,…mais sous le regard convoqué du père. Il y a un « regarde ce que tu as fait de ta fille ! » évident chez Alice, Nadia, Martine et Aurélie.

En outre, l’angoisse d’abandon se lie à des comportements de dépendance : à l’alcool, à la drogue, au proxénète. La défaillance quasi générale de la fonction paternelle est récurrente et patente. Mais la femme prostituée veut prouver sa séduction, une reconnaissance de cette séduction, elle engage alors un véritable effort de construction et, dans le même mouvement, de destruction de la femme qu’elle est. Elle se situe constamment entre pulsion de vie et pulsion de mort,   oscillant toujours de l’espoir de la vie, le sexe, l’amour, à la rencontre de la mort qui se profile ou rôde, via la déchéance, la solitude. Ce qui la ronge et, parfois, la tue.

Il y a toujours dans l’histoire des femmes prostituées que j’aie eu à connaître en les écoutant, quelque chose de sexuel : Corinne, Martine, Alice, Aurélie,…témoignent toutes dans leur histoire de l’existence de la conjonction de facteurs psychoaffectifs et sociaux, mais aussi, chose étonnante, mais systématique, à un certain moment de leur histoire, d’une blessure du corps. Corps malmené, écrasé, chair déchirée, os fracturés, plaies et cicatrices.

Ainsi, la femme prostituée semble avoir toujours quelque chose à combler : un manque, une faille, une fêlure, une plaie, une fracture. Ce manque, c’est le manque existentiel, un manque d’amour, un trou, un puits sans fond de l’existence que la prostitution lui a, un moment, permis d’entrevoir comme pouvant être comblé. Mais cette tentative de réponse par la prostitution doit passer par la fréquentation de l’Autre. C’est ainsi qu’elle en vient à essayer de castrer le client, sur le plan de l’argent comme du plaisir, dans une castration maîtrisée de l’ « Homme » qui, cependant n’aboutit jamais, parce qu’un homme n’est pas l’ « Homme », et qu’un homme succède à un autre dans ce type d’activité qui tournoie sans fin.

Alice me parle « du mauvais climat affectif qui a entouré mon enfance, particulièrement dans mon plus jeune âge, en plus des carences au niveau moral (au sens large) et éducatif ». Ce que me confirment Martine et Aurélie, les concernant elles-mêmes.

A les écouter, je me dis que les femmes prostituées règlent des comptes avec le féminin plus qu’avec le masculin et qu’elles tiennent, au fond, les hommes pour des moyens de cette fin.
Nadia m’affirme, amère, « qu’une femme qui aurait été bien traitée dans sa sexualité ne deviendrait pas prostituée ».

Ainsi, la prostitution nous apparaît, paradoxalement, comme une façon de s’adapter aux traumatismes causés par les abus sexuels antérieurs. Et, être traitées en objets sexuels, c’est, pour certaines, continuer de faire ce qu’elles ont appris lors d’agressions sexuelles subies et répétées.

Car, me précise si justement Alice, « l’agression sexuelle provoque une effraction de l’enveloppe corporelle mais aussi affective. Il y a à la fois un sentiment de honte, de culpabilité et de salissure. Comme ce sentiment perdure, il peut se créer de la répétition – c’est le cas la plupart du temps -, ce qui fait que le corps va être sali en permanence, sans fin ».

Dans certains cas, les prostituées vont avoir l’impression de faire payer les hommes. Certaines en sont même persuadées, elles n’en démordent pas. Mais, il faut le reconnaître, l’impression seulement, car c’est un leurre dans lequel elles sont prises. En réalité, elles se déstructurent en pensant se venger. Elles paient cher le fait d’avoir été victimes. Mais elles le redeviennent… La violence subie se reproduit, soit en conduite active d’auto-destruction, soit en état de dépendance et de passivité. Seul l’argent, comme dimension fantasmatique, économico-sociale, de la prostitution, « permet de se faire croire » dit Nadia, qu’elle ne subit pas. « C’est une illusion », reconnaîtra-t-elle plus tard.

On sait que l’entrée dans la prostitution est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons, certes personnelles, mais aussi -il est essentiel de le rappeler- sociales et économiques

L’un des piliers de cette exploitation vivace de la misère affective et sexuelle, reste, nolens volens, la détresse personnelle. L’acte prostitutionnel apparaît en effet comme un symptôme de souffrances profondes et une tentative, qui va s’avérer erronée, car en impasse, de recherche de solution face à ces souffrances.

J’ai pu constater que la question des traumatismes affectifs et sexuels de l’enfance, les carences affectives et éducatives du père et de la mère sont remarquablement présents chez Nadia, Brigitte, Alice et Martine. Les très jeunes femmes qui se prostituent aujourd’hui, les « escorts girls » par exemple, apparaissent, elles, surtout comme souffrant de frustrations graves, avec un grand besoin de sécurité, de valorisation et de plaisir. S’autoriser au plaisir sexuel, à la jouissance sexuelle, la revendiquer même, les expose, à la longue à verser dans une dépression chronique réactionnelle sans fond. L’auto-punition n’est alors pas loin, c’est une conséquence directe des perturbations de l’affectivité.

En somme, les femmes prostituées règlent des comptes avec le féminin plus qu’avec le masculin et elles tiennent les hommes pour des « bourses à siphonner » comme me dit, non sans humour, Bérénice. Les carences précoces, les manques vécus dans l’enfance poussent la femme prostituée à une recherche de complétude désespérée. Elle a toujours quelque chose à combler. Elle tente de le faire au moyen de la castration du client, de l’homme, par l’argent. C’est une volonté perdue d’avance d’emprise sur l’autre. Autrefois victimes, elles deviennent agents d’une castration agie sur le client, position qui peut leur sembler momentanément de domination, même celle-ci est illusoire et se retourne finalement contre elles. Marie et Nadia, me disent l’avoir bien compris, mais il leur a fallu du temps pour faire de la place à cette illusion.

Bien évidemment, toutes ces femmes admettent que l’on n’entre pas dans la prostitution, sous toutes ses formes, multiples aujourd’hui, par hasard. Pour chaque prostituée, l’acte prostitutionnel apparaît ainsi comme un symptôme. Marie, Nadia, Alice, Brigitte le reconnaissent toutes, mais aussi, précisent-elles, c’est aussi pour elles, une recherche éperdue de sens, une tentative de solution à des conflits psychiques profonds. C’est, bien évidemment, une impasse.

Tout se passe comme si, dans la prostitution, les jeunes femmes cherchaient un regard qu’elles n’avaient pas eu. Et l’angoisse d’abandon se lie le plus souvent à des comportements de dépendance : à l’alcool, à la drogue, au proxénète, sur fond de défaillance quasi générale de la fonction paternelle. Ces éléments ne suffiraient toutefois pas à rendre compte d’un comportement qui touche de très près au corps et à la sexualité.

Il faut savoir encore que les maltraitances sexuelles ne sont pas forcément des actes, mais elles peuvent être aussi des mots, durs, méprisants, honteux ; par exemple, un verbiage insultant sur les premiers émois du corps. On retrouve chez Corinne, Marie et Nadia, des attitudes de l’entourage qui ont dénié à l’enfant ou à l’adolescente qu’elles étaient une sexualité propre. Et les traumatismes à caractère sexuel viennent s’ajouter aux autres, mort des proches, accidents, ruptures violentes, abandons…

Il n’en reste pas moins, redisons-le, insistons, que la femme prostituée veut prouver, à tout prix, désespérément sa séduction, avant que l’âge trop ne la guette… Elle engage un véritable effort désespéré de représentation de la féminité, un effort de construction osée, mais aussi, en même temps, en creux, un effort de destruction inévitable du féminin de la femme qu’elle est, toujours oscillant entre pulsion de vie et pulsion de mort ; mais cette destruction elle s’en rend compte malheureusement souvent trop tard.

Je voudrais vous faire un petit tableau parce que cela m’a frappé, je me suis dit pourquoi moi psychanalyste je vous parle : alors, notre thème c’est la prostitution, mon métier c’est la psychanalyse, et puis je me dis que tout cela, le sexe tarifé, l’amour tout cela, faire l’amour pour de l’argent, il y a comme quelque chose qui s’appelle les amants, les amoureux, l’amour, alors je me suis dit qu’est-ce qui peut rapprocher ces trois ? Je vais faire un tout petit tableau, cela m’a frappé, c’est une simple réponse pour vous frapper vous aussi, ce sera très court pour terminer.

Je rapproche ces trois termes, trois réalités : la prostitution, cela peut vous sembler bizarre ; la psychanalyse, c’est tout à fait étrange ; et je dirais, au sens fort, les amants.

Il faut que je fasse une colonne prostitution, une colonne psychanalyse et une colonne amants.

 

Prostitution Psychanalyse Amants
Est une histoire de… 

(but, fin)

Argent 

(vivre mieux)

Amour 

(à l’envers)

Corps (sexuel) 

(âme)

Qui passe par… 

(moyens)

Corps (génital) 

(location, coït)

Argent 

(honoraires)

Amour 

(déclaration d’amour)

Qui contourne ou évite… 

(déni)

Amour 

(la tête ailleurs)

Corps 

(abstention, détour par la parole, pas de relation sexuelle, pas de coït)

Argent 

(détourné par les cadeaux)

Prostitution

Qu’est-ce que c’est que la prostitution, c’est une histoire d’argent. La prostitution pour moi cela vise, quand on écoute les dames, les femmes, c’est l’argent et se sortir d’où elles sont donc : l’argent ; c’est-à-dire vivre mieux, si on pouvait vivre mieux sans argent, on le ferait.

Mais vivre mieux cela passe par quoi, cela passe par le corps, comme moyen, il faut y aller de son corps, mais c’est le corps génital ; c’est ce que les messieurs viennent voir, c’est pour ses appâts, c’est pour ses atours, c’est une location, on ne vend pas son corps, mais on le loue, c’est le coït bien sûr qui est visé.

Et puis en fin de compte cela détourne et cela évite quoi, parfois jusqu’au déni ? Cela évite ce que vous racontez tout le temps, cela évite la question de l’amour. Réservé des fois aux proxénètes, mais qui ne le méritent vraiment pas, et c’est donc dans ces moments-là, avoir la tête ailleurs, prends mon corps, prends ce que tu veux, j’ai la tête ailleurs, cela coûtera tant.

Psychanalyse

Et si on prend la psychanalyse, c’est assez proche parce qu’on va retrouver les mêmes éléments, c’est-à-dire la psychanalyse s’occupe de l’amour, vous ne saviez peut-être pas cela, même si c’est l’amour à l’envers, c’est-à-dire qu’on va essayer de sortir d’un amour qui est un peu névrotique ou un petit peu aliénant. Les psychanalystes appellent cela le transfert, cet amour cela s’appelle le transfert tout simplement, mais le transfert c’est l’amour.

Et puis cela passe par quoi ? C’est ce que vous n’aimez pas, cela passe par l’argent parce que les psychanalystes demandent à se faire payer, cela s’appelle les honoraires. Voilà, le moyen c’est l’argent, ce n’est pas le corps, mais c’est l’argent.

Et qu’est-ce que cela évite la psychanalyse – et heureusement c’est très bien il faut que cela l’évite -, cela évite le corps, on ne touche pas le corps, abstention, détour par la parole, on oblige le sujet, pas de relation sexuelle, pas de coït, c’est ce qui est interdit dans ce type d’activité.

Amants

Quant aux amants, aux amoureux, ce qu’ils visent c’est le corps, même s’ils appellent cela l’âme, mais c’est quand même le corps qui est visé, mais le corps sexuel, il y a une petite différence entre le corps sexuel et le corps génital. Le corps génital, on voit très bien ce que veut le client, c’est les appâts de la dame comme j’ai dit, ce n’est pas l’amour du corps en entier, le dos, tout cela, le cou, cela n’intéresse pas trop. Mais les amants c’est le corps entier de l’aimée, donc c’est le corps sexuel, c’est le corps de la différence sexuelle, même si c’est homosexuel, c’est la différence de l’autre.

Le moyen c’est l’amour, c’est la déclaration d’amour ; je t’aime, cela commence comme cela, et moi aussi je t’aime, alors on s’aime et c’est parti.

Et puis en fin de compte, qu’est-ce qui est ignoré, évité, qu’est-ce qui fait le déni, c’est l’argent. On ne parle pas beaucoup d’argent, mais cela prend une autre forme détournée parce qu’il faut de l’argent quand même, c’est le détour par les cadeaux, je t’offre ceci, cela a coûté tant, cela ne se fait pas. Mais on fait des cadeaux parce que, selon les sociologues, l’anthropologue Marcel Mauss, le don, le contre-don, il faut que cela compense quelque chose, mais pas en argent, sinon c’est un peu insultant ; c’est insultant donc cela passe par des cadeaux qui ont été achetés.

C’est tout à fait intéressant parce qu’on a l’argent, le corps et l’amour ; l’amour, l’argent, le corps, dans n’importe quel sens -corps, argent, amour – on trouve cette permutation circulaire à trois termes et je crois que cela a même un certain intérêt, cela fait apparaître ce qu’est la prostitution, c’est-à-dire c’est la même chose, mais pas dans le même sens. Et cela fout tout en l’air ! Cela fout tout en l’air de l’amour, ça fout tout en l’air de la question de la psychanalyse et du sujet. Et puis, pour la prostitution, cela ne peut pas aboutir parce quand si on vise l’argent, on va le payer très cher. Quand on passe par le corps, cela a des conséquences aussi psychiques, et dans l’inconscient c’est des conséquences de destruction, parce que le corps, ce n’est pas comme la force de travail à l’usine, c’est tout à fait particulier, le corps ; et si cette région en anatomie (bas-ventre) a un tas de nerfs qui s’appellent sacrés, parce que c’est une région sacrée depuis l’antiquité, ce n’est pas une appellation en l’air ; depuis l’origine de l’humanité cette région du bas-ventre, des organes génitaux, elle est sacrée, elle n’est pas sacrée pour rien, non pas pour la sacraliser, mais elle est sacrée parce que c’est quelque chose d’à part pour le monde humain.

Voilà, j’ai terminé, nous pouvons passer aux questions s’il y en a.

 

Question

Merci beaucoup pour l’intervention, j’ai une question qui a trait au mensonge, à la façon dont on voudrait, nous bénévoles, réagir ou ne pas réagir, d’ailleurs. Tout ce dont on parle, de leurre, de mensonge, de fanfaronnade, de désespoir, cachés à travers les comportements que vous avez très bien décrits ; quel est le conseil que vous pouvez donner à des bénévoles qui rencontrent des femmes et des hommes qui pour certains comptent leurs malheurs sociaux, leurs problèmes avec leurs enfants, etc., et d’autres qui à l’inverse portent belles ou portent beaux – je ne sais pas ce qu’on doit dire – et essaient effectivement de tromper sur le fond, comment doit-on réagir ?

 

J-M Louka

Je ne suis pas trop donneur de conseils, mais si elle vous ment et vous le savez, puisque vous le dites là, et je pense qu’elle le sait aussi, donc tout le monde le sait. Qu’est-ce qu’il fait le psychanalyste, il attend. Il attend que ce mensonge, elle s’en soulage, qu’elle le reconnaisse, qu’elle s’en rende compte. Il faut être patient. En vous mentant, elle se ment elle-même, non ?

Je me souviens de Jacques Lacan, dont j’ai pu suivre l’enseignement, il disait « mon fort c’est d’attendre » : c’est vrai, cela à l’air bête, mais, quand on attend, la personne va souvent dire : « Eh bien oui, je vous ai menti », elle sera soulagée.

Question

Est-ce qu’on ne peut pas dire que, quelque part ce mensonge, on sait, nous tous, qu’il a une fonction de protection pour la personne et qui la protègent sans doute de certaines blessures et que justement il faut attendre parce que, tant que la personne n’a pas trouvé les ressources dans l’autre ou dans le lien qui vont lui permettre d’aller contacter cette blessure, on risque de faire du mal à la personne, que cette défense elle protège de quelque chose qui fait souffrir, et qu’on ne peut pas pousser à l’enlever tant que derrière il n’y a pas quelque chose qui s’est construit sur lequel la personne peut s’appuyer face à cette blessure.

J-M Louka

Oui quand la personne dit « je vous ai menti, mais vous le saviez ? », « ben oui », cela fait deux sourires qui se rencontrent à ce moment-là. Mais cette fonction de protection, il ne faut pas la prendre frontalement, il ne faut pas la prendre violemment, si on peut, il faut prendre du temps et cela va généralement se résoudre dans la confiance faite à l’autre. Mais dans un premier temps, c’est vrai que c’est une protection, c’est un sacré milieu quand même, ça ment tout le temps, on leur a menti aussi tout le temps.

Question

C’était au début de ma « tournée rues » au bois de Boulogne, c’était au mois de novembre, j’admirais les arbres, c’était magnifique, j’ai rendu grâce au Créateur et puis au cours de notre avancement, nous rencontrons une personne prostituée et elle nous a dit qu’elle était d’origine argentine ; moi étant d’origine espagnole, bien entendu elle s’est adressée à nous en espagnol, et au cours de la conversation très vite, elle nous a dit quelque chose qui pour moi a été un choc parce que j’étais encore sous le coup de l’admiration, de l’émerveillement de ce bois. Lorsque cette personne m’a dit ceci, « ce bois m’engloutit, je suis aussi digne de respect et mes collègues qui sont ici, c’est pareil ; ça ce n’est pas une vie ». Cela m’est resté et me reste encore, comme si c’était, je vois l’endroit, la personne, l’intensité de ses paroles et cela me reste encore. J’ai découvert après cette réflexion tout ce qu’elle pouvait vivre et tout ce qu’elle ne désirait pas, et tout ce qu’elle réclamait pour elle-même et pour les autres.

J-M Louka

Merci Madame

Question

J’ai une question : est-ce qu’on peut dire la même chose sur les blessures pour les hommes qui sont en situation de prostitution ? Parce qu’on parle des femmes mais pour les hommes qui sont en situation, est-ce que ce sont les mêmes blessures, les mêmes enfances marquées ?

J-M Louka

Les enfances marquées oui, mais les mêmes blessures, je n’ai pas assez d’expérience pour vous répondre, mais je pense que non. J’ai un peu d’expérience, mais pas autant que sur les prostituées femmes. Parce que c’est le corps féminin qui a pris toutes ces blessures, mais j’ai moins d’expérience.

Modérateur

Quelles sont les hypothèses qui vous font dire que ce ne serait pas la même chose pour les hommes ?

J-M Louka

J’essayais d’insister sur le féminin tout le temps, parce que c’est quelque chose d’à part, quelque chose d’unique, même si des hommes peuvent être dits « féminin », mais je ne peux pas vous répondre ; Il y a aussi des corps malmenés mais ce ne sont pas les mêmes blessures aux mêmes endroits du corps. C’est le corps féminin qui est visé, qui quand même reste anatomiquement pas le même que celui de l’homme… je ne sais pas si je réponds. Mais le Dr Salmona vous répondra peut-être mieux, que mon bafouillage. Je ne peux pas aller au-delà de mon expérience de clinicien, le Dr Salmona vous donnera sans doute une réponse plus précise, avec les statistiques.

Question

Pour apporter justement quelque chose d’intermédiaire : j’ai été très frappée une fois, de ce que racontait une personne transsexuelle d’Amérique Latine qu’on connaissait depuis un certain temps, un jour il nous a raconté son histoire, et en fait, à l’âge de 6 ans, ce petit garçon a été violé par son oncle, un certain nombre de fois ensuite, et on a l’impression que son réflexe de survie, cela a été de vouloir se transformer en femme ; parce qu’étant un garçon violé par un garçon, c’était quelque chose d’invraisemblable, et s’il se transformait en femme, cela devenait quelque chose que l’on pouvait comprendre, expliquer. Nous, on se le traduit comme cela, comme un réflexe de survie : puisqu’un homme m’a désiré, je vais me transformer en femme pour rester dans la norme, en quelque sorte.

J-M Louka

Pour résister ou alors pour acquiescer, pour protéger ?

Question

Moi je crois que c’est un réflexe de survie, mais je ne suis pas psychanalyste.

J-M Louka

Oui.

Question

Je voulais vous demander si, pour des raisons économiques – par exemple je pense aux femmes chinoises dont je m’occupe, pensez-vous qu’il y a forcément une souffrance ou une blessure à la base originelle, dans l’enfance, ou est-ce que la prostitution peut atteindre un niveau de façon « raisonnée » entre guillemets, en se disant, voilà, c’est le moyen que j’ai pour gagner de l’argent, et ce n’est pas forcément des femmes qui ont été abusées ?

J-M Louka

Il y a une dimension culturelle extrêmement forte… on ne comprend pas les Chinois. Quand on change de culture, on croit que l’on comprend, mais on ne comprend rien. Alors encore une fois, je ne sais pas, et je n’ai pas cette expérience parce qu’effectivement la barrière de la langue, elle n’est pas facile. A Gynépsy (l’association que je préside [1]) il y a une interprète, psychologue, qui est chinoise, qui ne parle pas très bien le français, mais qui peut parfois faire le « go-between », mais cela ne comble pas la différence culturelle. Des enfances passées en Chine : qu’est-ce qu’on a pour attraper cela, nous en Occident, on ne comprend pas très bien, sauf que la jeune femme, c’est un être humain, c’est une femme, elle est en France ; toutes ces dimensions vont s’ajouter ou compliquer les choses. Mais il ne faut pas croire que l’on comprenne si facilement. Il ne faut pas croire non plus ce qu’on dit, il faut du temps parfois pour un sujet pour se révéler, il se méfie de vous, un peu, il dit qu’il a menti, quand il dit qu’il ment, parfois il n’a pas menti, parfois il est en train de re-mentir, enfin, c’est très compliqué. On ne joue pas les modest/es au début, pour moi j’espère que je l’ai été quand même, j’espère, mais je crois qu’il faut être très modeste dans ce domaine. Ce qui n’empêche pas d’être efficace, de prendre la question à bras-le-corps, mais il faut être très modeste. Je suis un analyste, simplement un analyste, mais je m’occupe de sujets un par un, il faut parfois un temps fou, des années pour arriver à attraper quelque chose.

Question

Comment expliquez-vous Dr Louka, les conditions de sortie de la prostitution d’un point de vue psychanalytique ? Vous nous avez bien expliqué les conditions d’entrée en prostitution : rupture, détresse, conditions économiques, sociales, familiales. Dans votre discipline de la psychanalyse, par rapport au tableau qui est remarquable, comment vous pourriez nous expliquer cette sortie en prostitution ?

J-M Louka

Alors il se fait justement par la case en bas à gauche, qui est le déni de l’amour, à partir du moment où la personne se laisse aller à tomber amoureuse, souvent après 1, 2 ou 3 enfants d’un homme, qui est là parfois pour la sauver- certains hommes vont parfois sauver la prostituée. C’est un amour plus ou moins vrai, si l’on peut dire, un amour qui tient, et ils partent ces deux-là, ils font souvent un enfant et s’il n’y a pas trop d’alcool, pas trop de ceci et pas trop de cela, si cela forme un couple, elle sort de la prostitution. Elle sort après des années, elle sort par le haut, par l’amour.

Arrêter de dénier cette question, qui est pour moi sa question : d’avoir toujours évité, pour faire ce « travail » - si c’est un travail - de tomber amoureuse. Elle sort par l’amour, mais ce sont quelques-unes pour toutes les autres qui sortent par le bas, dans la déchéance et la mort.

Question

Cela fait écho avec de personnes que je peux rencontrer…

J-M Louka

Cela fait écho avec vous les gens de terrain? C’est bien, cela me fait plaisir, je ne suis pas complètement emprisonné dans Freud…

Question

Cela fait écho pour moi, en tant que psy, par rapport à des personnes que j’accompagne, que je ne vois pas forcément sur le terrain, mais qui sont dans un travail où elles apprennent à parler. Et je me dis que cet amour, il est parfois dans un amour de couple ; et parfois cet amour, il est dans l’amour d’elles-mêmes, moi j’expérimente que certaines personnes, quand elles commencent à se regarder elles-mêmes avec un regard qui peut être un regard d’amour, même s’il n’y a pas de conjoint, etc., et qu’elles arrivent à se reconnaître comme dignes d’amour, comme aimables, il peut y avoir quelque chose qui se reconstruit pour elles. Et doucement avec des allées et venues, au fur et à mesure parce que la fragilité reste, et que par rapport à des moments justement, économiquement difficiles, voilà c’est aussi quelque chose sur le plan économique, sur le plan social, parce qu’elles transforment quand même radicalement leurs vies. On sait que certaines personnes gagnent pas mal d’argent : j’ai une femme en ce moment que j’accompagne, qui passe, depuis que son studio est fermé, à peine quelques centaines d’euros par mois, après avoir eu beaucoup plus, c’est un choc. Il y a aussi le choc de la réalité à affronter, et de voir que ces chocs-là, elle peut l’accepter parce que justement cet argent, cette reconnaissance factice qu’elle a dans la prostitution devient moins importante, parce qu’il y a cette estime de soi qui se construit, il y a cet amour de soi-même qui se construit, et qui permet de dire : « ça je ne le veux pas ! ce n’est pas à tout prix ! » . Voilà, c’est mon expérience.

J-M Louka

Tout à fait. Dernière réponse, j’avais dit, tout se passe dans la prostitution comme si les jeunes femmes cherchaient un regard qu’elles n’avaient pas eu ; à partir du moment où elles ont ce regard qui n’a pas existé, elles l’ont pour elles-mêmes, quelque chose peut commencer.

Question

Et je crois que ce regard, il est donné, dans mon expérience, par le regard justement des bénévoles, des travailleurs sociaux, par les regards des personnes qui tout d’un coup se mettent à les regarder autrement que la manière dont elles se sont elles-mêmes regardées ; cela prend des mois, cela prend des années.

Modérateur

Je vous remercie, on s’arrête là.

***

 

 


[1] Association GYNEPSY  http://www.gynepsy.sitew.com

 

À propos de Jean-Michel

Pratique la psychanalyse, à Paris, depuis fin 1976. Ancien Chercheur au CNRS Ancien Maître de Conférences des Universités Psychanalyste Attaché à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)
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